Et ces conclusions ne sont pas nouvelles. Elles ont été exprimées déjà par beaucoup d'esprits dans la discussion dont nous parlions plus haut. Ce sont les conclusions pour ainsi dire catholiques de la question. Mais ce qui est neuf, ce qui appartient en propre à l'auteur de l'Affaiblissement de la Raison, c'est la manière dont il aboutit à ces conclusions et dont il les impose. Livre de circonstance pensé par un esprit d'une originalité perçante, l'Affaiblissement, nous le répétons, dit avec ascendant le mot décisif qui doit influer sur les destinées d'une question posée et en litige encore. Il ralliera les intelligences fortes. Il fera la lumière par en haut. Seulement, comme tous les livres d'un talent très élevé ou très profond, il a besoin du temps pour son succès. Il ne peut pas l'avoir immédiatement, et voici pourquoi: il faut aux livres, comme aux talents destinés au succès rapide, au succès à l'heure même, un côté de médiocrité, soit dans la forme, soit dans le fond, lequel ne déconcerte pas trop la masse des esprits qui se mêlent de les juger. Quand on n'a pas ce bienheureux côté de médiocrité dans le talent qui nous vaut la sympathie vulgaire, on a besoin du temps pour la renommée de son nom ou la vérité qu'on annonce. Or, le livre de Saint-Bonnet est aussi grandement et artistement écrit qu'il est fermement pensé. L'auteur le sait, du reste. Il sait que les gloires les plus pures et les plus solides, espèces de diamants douloureux, se forment comme les plus lentes et les plus belles cristallisations. Quel que soit le retentissement ou le silence du nouvel écrit qu'il publie, il ne s'en étonnera pas; il est trop métaphysicien pour s'en étonner. Seulement, applaudi ou délaissé du public, ce livre n'en formule pas moins, sur la question de l'enseignement classique, les grandes considérations qui doivent rester et auxquelles il faudra bien revenir. Et ce n'est pas tout. En dehors de la question pratique de l'enseignement, l'ouvrage de Saint-Bonnet se distingue par une chose d'un mérite absolu et impérissable comme la métaphysique elle-même, et cette chose, fût-elle seule, suffirait pour classer très haut l'écrit où elle paraît pour la première fois. Nous voulons parler de cette analyse de la raison, avec les huit facultés qui la composent, et qui sera peut-être pour la gloire philosophique de Saint-Bonnet ce que fut pour Kant le remaniement des catégories d'Aristote. En philosophie, une bonne distinction a quelquefois l'importance d'une découverte; mais ici il y a plus qu'une distinction, il y a une systématisation tout entière, avec laquelle on répondra désormais au rationalisme sur cette question de la raison qu'il a si cruellement et si machiavéliquement troublée en la séparant de la foi. Ajoutons qu'un autre bienfait de la théorie de Saint-Bonnet sera de mettre fin à la thèse du traditionalisme exclusif.

II

Si nous avons uni sous un titre commun l'Affaiblissement de la Raison et les Études classiques dans la société chrétienne[41] par le Révérend P. Daniel, c'est qu'à part l'identité du sujet nous ne connaissons pas d'ouvrage qui montre mieux la justesse des vues de Saint-Bonnet que ce livre, entrepris dans un but différent du sien. Assurément l'éducation classique, l'éducation par les anciens, a trouvé un défenseur bien savant, bien ingénieux et bien chrétien pourtant (on n'en saurait douter) dans le Révérend P. Daniel, le Rollin de la Compagnie de Jésus, qui nous donne un nouveau Traité des Études plein de renseignement et de lumière. Mais le P. Daniel lui-même, appuyé sur un livre qu'on ne saurait trop louer au point de vue de l'information historique, ne peut infirmer dans notre esprit la portée des raisons que Saint-Bonnet a signalées contre l'enseignement des anciens tel qu'il a été pratiqué si longtemps dans notre éducation moderne.

Le P. Daniel a les entrailles de son ordre pour un genre d'enseignement qui en a fait la gloire. Rien donc de plus naturel à un homme comme lui que de défendre cet enseignement et de vouloir le justifier. Il y parviendrait presque si l'on ne s'en rapportait qu'aux faits qu'il cite, si l'on oubliait que ces faits, recueillis et morts dans l'histoire, sont séparés de leur racine, c'est-à-dire de l'époque à laquelle ils se sont produits et de l'esprit qui l'animait. Membre de cette illustre Compagnie de Jésus pour laquelle on ne saurait avoir une trop profonde vénération, le P. Daniel a opposé la tradition scolaire d'un temps où l'Europe et la France étaient chrétiennes comme, hélas! elle ne le sont plus, aux esprits sévères qui croient aujourd'hui la foi et la civilisation perdues si on ne refait pas l'homme dans son germe, c'est-à-dire dans son existence intellectuelle. Le docte historien nous raconte, avec un détail qui honore sa science et son talent d'exposition, ce que fut l'enseignement classique depuis le IVe siècle jusqu'à Charlemagne et Alcuin, depuis Raban Maur jusqu'à Alexandre de Villedieu, et depuis le XIIe siècle jusqu'à la Renaissance. Or, dans cette longue période, il le montre partout admis par l'autorité religieuse, qui n'avait qu'à dire un seul mot pour le supprimer. Il cite même à ce sujet les décisions du concile de Trente. Mais, selon nous, si les faits cités sont incontestables, nous croyons que le savant jésuite en a tiré de fausses conclusions; et c'est surtout quand on a lu cette histoire des Études classiques que Saint-Bonnet paraît seul avoir saisi la question là où elle est réellement, c'est-à-dire dans l'état effrayant de la pensée européenne et dans la nature de l'esprit humain.

Et, nous le répétons en finissant, il n'y a que là, en effet, qu'on puisse trouver la raison sans réplique qui domine tout le débat rappelé par nous aujourd'hui. Partout ailleurs tous les arguments sont entachés de faiblesse. Ils plient quand on les presse un peu. Même le grand argument invoqué par le P. Daniel, et le meilleur de toute sa thèse: «Que l'homme qui enseigne est plus que l'enseignement, et que là où le maître est excellent les mauvaises doctrines deviennent innocentes», cet argument n'est pas, au fond, beaucoup plus solide que les autres, et l'histoire elle-même ne s'est-elle pas chargée de le réfuter? Certes! s'il fut jamais des hommes dignes de porter dans leurs saintes mains le cœur et le cerveau de l'enfant, ces délicats et purs calices que la vérité doit remplir et qui restent fêlés ou ternis pour toujours dès qu'un peu de poison de l'erreur y coule, ne sont-ce pas les Jésuites, les pères de la foi, les pères aussi de la pensée, ces premiers éducateurs du monde?... Eh bien, Voltaire et le XVIIIe siècle sont pourtant sortis de chez eux! Nous ne dirons pas qu'ils en soient sortis comme l'enfant sort, complet, organisé, achevé, du sein de la mère. Cela ne serait pas vrai et nous n'avons pas besoin d'exagérer la vérité dans l'intérêt de la vérité même. Mais, enfin, l'éducation qui avait suffi jusque-là ne suffisait donc plus pour que Voltaire devînt... ce qu'il est devenu, malgré ses maîtres, et que le XVIIIe siècle fût possible?...

Nous prions ceux qui séparent la question de l'éducation des besoins et des périls du XIXe siècle, pour ne la considérer que dans la tradition de temps moins menacés et moins à plaindre, de vouloir bien songer à cela.

[LACORDAIRE][42]


I