Au moment où le Révérend P. Lacordaire vient d'entrer à l'Académie, la Critique littéraire doit se trouver heureuse d'avoir un livre du nouvel académicien à examiner. C'est deux fois une nouveauté. Les livres ne sont pas très nombreux dans la vie du P. Lacordaire. Pour ma part, il m'est impossible d'admettre comme un livre, dans le sens véritablement littéraire du mot, les Conférences de Notre-Dame, improvisées, on nous l'a dit assez en insistant sur ce mérite, et si remaniées depuis, à main et à tête reposées, en vue de la publication. Reste la Vie de saint Dominique, livre médiocre, d'une érudition incertaine, et dont la célébrité du Révérend P. Lacordaire comme orateur fit seulement resplendir la médiocrité. Ajoutez-y deux ou trois livres de Mélanges, fort lâchés comme tous les mélanges, c'est là à peu près tout, et ce n'est pas bien gros. Vous le voyez, il fallait du renfort peut-être pour expliquer cette élection, désintéressée de tout, comme on le sait, excepté de littérature, et à laquelle jusque-là personne n'avait pensé, pas même le nouvel académicien!
En effet, l'illustration, très méritée du reste, du P. Lacordaire, n'est pas d'aujourd'hui; et l'Académie, qui, comme toutes les douairières, a toujours aimé les très petits jeunes gens et les fait tout de suite académiciens à leurs premiers vers de comédie ou de tragédie, aurait pu, il y a vingt-cinq ans, avoir un jeune homme de plus dans son écrin de jeunes hommes, et un jeune homme qui lui aurait apporté une renommée éclatante. Elle dédaigna d'y songer. Le talent qu'elle aurait reconnu en l'admettant dans son sein était, il est vrai, un talent oratoire; mais l'Académie, qui donne des prix d'éloquence, ne répugne pas aux orateurs, quoique le but de son institution ne soit pas le développement de l'art oratoire, mais bien de la littérature. Ne l'avait-on pas vue nommer des évêques pour une seule oraison funèbre, et des avocats pour des plaidoiries malheureusement plus nombreuses? Il est vrai que les évêques sont de hauts dignitaires ecclésiastiques, qui honorent, par l'élévation de leur rang, la compagnie dont ils font partie, et il est vrai aussi que le fondateur de l'Académie a voulu honorer les lettres en les mêlant à ce qu'il y a, socialement, de plus élevé. Quant aux avocats, lorsqu'ils ont eu leur règne dans un pays autrefois soldat, et qui, grâce à Dieu! l'est redevenu, ils devaient l'avoir aussi à l'Académie. Mais l'orateur que voici, le P. Lacordaire, n'était qu'un simple dominicain, peu sympathique d'état et d'opinion à messieurs les philosophes éclectiques ou voltairiens qui avaient la bonté d'élire des évêques ou des rois du temps, des avocats! D'un côté, lui, le P. Lacordaire, qui avait fait vœu d'humilité et qui tenait trop à son vœu pour se donner les soins mondains d'une candidature, pensait encore moins à l'Académie que l'Académie ne pensait à Sa Révérence, quand tout à coup l'élection, provoquée par MM. de Falloux, Cousin et Villemain, a eu lieu. Les titres littéraires du P. Lacordaire ont donc fait passer les philosophes sur le moine, et même le moine sur les philosophes, car le P. Lacordaire n'a pas été nommé à l'Académie avec dispense de visite, comme aurait pu l'être Béranger. Parmi ces titres peu nombreux, et encore plus nombreux qu'aperçus, il a glissé ce livre sur Marie-Madeleine, et s'il ne l'a pas publié pour les besoins de son élection, puisqu'il était nommé quand le livre a paru, on peut cependant très bien croire qu'il l'a publié pour la justifier ou pour en témoigner à qui de droit sa reconnaissance.
Malgré son sujet et son titre (une vie de sainte!), le livre de Marie-Madeleine[43] devra toucher l'Académie comme un hommage. Cette vie de sainte, qui pouvait avoir le grand caractère ferme, austère, et surnaturellement édifiant des hagiographies dignes de ce nom, n'a point cet effroyable et ennuyeux inconvénient. L'enseignement du prêtre qu'on pouvait craindre y est remplacé par la sentimentalité d'un philosophe, chrétien encore, mais d'un christianisme qui n'est point farouche, d'un christianisme humanisé; et le moine, le moine qui inquiète toujours les yeux purs et délicats de la philosophie, s'y est enfin suffisamment décrassé dans les idées modernes pour qu'il n'en reste rien absolument sur l'académicien reluisant neuf!
II
Mais ce que l'Académie prendra bien gaîment, je n'en doute pas, je le prends, moi, avec tristesse. Surprise agréable pour elle, le livre que voici sera, sinon une déception pour qui connaît à fond le Père Lacordaire, au moins un malheur sur lequel on pouvait encore ne pas compter. Religieusement, catholiquement, au point de vue de la doctrine et de la direction à imprimer aux esprits, le livre du Père Lacordaire est un malheur d'autant plus grand que les âmes sur lesquelles il n'opérera pas, les âmes ennemies, en verront très bien la portée, et s'empresseront de la signaler comme inévitable, puisqu'un prêtre la donne à son livre. Or, cette portée, ne vous y trompez pas! c'est le sens du siècle même. C'est son inclinaison vers le terre-à-terre de toutes choses qui nous emporte en bas, hors du monde des choses saintes et divines, et que le devoir d'un prêtre de la religion surnaturelle de Jésus-Christ n'est pas, je crois, de précipiter.
Oui! voilà où va le livre du P. Lacordaire. Pendant que son auteur va à l'Académie, le livre, sous une forme respectueuse et croyante, qui n'est qu'une force d'illusion de plus, va au naturalisme du temps, au rationalisme du temps, à l'humanisme du temps, enfin à ce prosaïsme du temps qui doit tuer les religions comme la poésie, car il tue les âmes! Il y va par une voie chrétienne, je le sais, mais il n'y va pas moins que les livres qui y vont par une voie impie, que les livres de Renan, de Taine et de tous les philosophes du quart d'heure, pour lesquels il n'y a plus dans le monde, sous une face ou sous une autre, que de l'humanité à étudier, rien de plus.
Qu'il aille moins loin que les livres de ces messieurs-là, ce n'est pas douteux! Qu'il s'arrête à mi-chemin, je le vois bien; mais qu'importe! Il n'en est pas moins dans la pente, sur laquelle tout penche, d'un univers qui fut si droit et si magnifiquement assis. Il y est, poussant dans cette pente les intelligences restées chrétiennes et faisant razzia d'elles, que manqueraient les livres des philosophes s'ils étaient seuls, et les y poussant au profit du plus terrible entraînement qui ait jamais menacé le monde chrétien.
Cela paraît incroyable, n'est-ce pas? venant d'un prêtre, d'un religieux, du P. Lacordaire, un grand talent parfois si lumineux. Eh bien, disons ce que c'est que le livre qu'il a intitulé Sainte Marie-Madeleine; disons-le bien vite, ne fût-ce que pour être cru!