Eh bien, nulle part, ni dans sa Vie de saint Dominique ni dans ses Mélanges, les défauts en question n'ont été d'une plus triste évidence que dans le livre de Sainte Marie-Madeleine, et j'en veux donner un exemple par plusieurs citations, plus convaincantes que toutes les critiques! L'incorrection inouïe du dernier livre du P. Lacordaire ne vient pas de l'ignorance de la langue ni de l'audace des néologismes ou des barbarismes, qui ont quelquefois, quand l'écrivain a de la pensée et reste intelligible, la sauvage grandeur de toute barbarie. Elle ne vient pas non plus de la gaucherie du tour et de l'inhabitude d'écrire. Non! le mal est plus profond: elle vient de l'absence de justesse dans un esprit brillant souvent, mais jamais excessivement par la justesse. Elle vient de la déclamation foncière de l'auteur dans ce livre faux de Sainte Marie-Madeleine. Elle vient, enfin, de ce que j'oserai appeler dans l'écrivain le besoin des amphigouris. Écoutez et dites si j'ai tort! Voici des phrases du P. Lacordaire: «L'amitié—dit-il—n'a pas pour portique un contrat qui lie des intérêts.» Ce portique de papier, fait par un contrat, qu'en pensez-vous? «Élever à des vertus inconnues l'humble airain d'une tranquille mémoire (page 178)», cela ne vous est-il pas parfaitement inconnu, comme à moi?

A la page 10: «Des vaisseaux sont poussés sur la mer, moins par les vents que par les trésors qu'ils portent!» Voilà des trésors qui peuvent remplacer la vapeur... On fit mettre dans un reliquaire d'or «le chef qui représentait par excellence le cœur de la sainte!» Un chef qui représente un cœur! C'est une nouvelle anatomie; mais je ne la crois pas excellente! «Voyageur aux souvenirs de Béthanie (voyageur aux souvenirs est aussi une nouvelle espèce de voyageur!), je puis franchir le vestibule (page 62)»... Mais je n'ai jamais su le vestibule de quoi! «Il y a des choses qui peuvent se répéter par les âmes qui les ont conçues, mais qui ne peuvent pas s'imiter.» Si ceci veut dire quelque chose, ce ne peut être qu'une fausseté; mais c'est là suprêmement ce que j'appelais plus haut le besoin des amphigouris, incorrection particulière au livre du P. Lacordaire, car de ces incorrections qui tiennent à l'absence d'attention et à la facilité dans le travail comme celle-ci, par exemple, dont je pourrais multiplier le nombre: «Les premiers disciples dispersés par la croix où ils étaient nés (p. 160)», de ces incorrections, je n'en parle pas. Ce serait trop long et il faut s'arrêter. Il faut finir. Seulement, qu'on se rappelle bien désormais que, par le temps qui court, les moines peuvent entrer à l'Académie pourvu qu'ils n'y soient pas trop moines, et, comme leur langue est particulièrement le latin, l'Académie, qui est parfaitement bonne et aimable, n'exige pas qu'ils sachent le français.

[MONTALEMBERT][44]


I

Le comte de Montalembert a publié les deux premiers volumes d'un livre qu'on n'attendait pas, à la place d'un livre qu'on n'attendait plus. Les Moines d'Occident[45] se sont dégagés, peu à peu, de la pensée de leur auteur. Ils n'étaient point sa pensée première. La pensée première de Montalembert, c'était Saint Bernard. Tout d'abord, et dès sa jeunesse, Montalembert, qui avait commencé, avec tant de hasard, sa réputation par Sainte Élisabeth de Hongrie, ce vitrail de chapelle sans couleur et sans naïveté, s'était promis d'écrire plus tard la vie de saint Bernard. Ce devait être l'œuvre et la couronne de son âge mûr. L'âge mûr est venu, mais n'a pas apporté sa couronne. Le Saint Bernard de Montalembert est resté dans les mêmes limbes, peut-être prudentes, où le Grégoire VII de Villemain est resté. Oserai-je dire que je le conçois et que je l'explique? Saint Grégoire VII et saint Bernard sont deux grands et difficiles sujets, qui demandent plus, pour les traiter dignement, que de l'art oratoire, et Villemain et Montalembert sont particulièrement ce qu'on appelle des orateurs. Ils le sont de talent, de goût, et même de prétention, je crois.

Probablement ce furent les émotions et les applaudissements sur place de la tribune qui empêchèrent, pendant vingt années, Montalembert de publier son Saint Bernard et de prétendre à une gloire moins instantanée et plus sévère. La misère de tout est que rien ne dure. La misère de la gloire qui vient par la parole, c'est que, de toutes les gloires qui s'altèrent et qui passent, elle est celle-là qui passe et qui s'altère le plus. Montalembert l'a-t-il compris, dans le veuvage de la tribune dont il est l'Artémise et qu'on ne se rappelle guères maintenant que parce qu'il la pleure? L'ennui des loisirs que lui a faits le gouvernement de l'action, substitué aux vaines parades de la parole, lui a-t-il fait comprendre qu'il faut revenir au livre si l'on veut vivre plus de deux jours dans la mémoire des hommes, puisque enfin l'y voilà revenu?

Mais, malheureusement, le livre auquel il revient n'est pas Saint Bernard. L'auteur a manqué à la promesse de sa jeunesse et au rêve de sa vie. Cela doit être triste pour lui. Cela doit être triste pour vous. Car ce qu'il publie ne vaut pas ce qu'il eût publié s'il avait écrit sur saint Bernard. Et voici pourquoi. Par cela même qu'un sujet a moins d'étendue, tout homme intelligent qui y touche le creuse davantage. Il fait comme Napoléon à la guerre: il concentre ses forces sur un point donné. Cela est d'autant plus vrai que tout le monde, même intelligent, n'est pas taillé pour se permettre la grande histoire à la Tite-Live et à la Gibbon. Aux historiens d'haleine courte, il reste la biographie. Montalembert, qui nous donne aujourd'hui les Moines d'Occident, nous eût plus donné en nous donnant moins. Au lieu de tous les moines, nous en aurions mieux aimé un seul, mais frappé comme il eût pu l'être.

Montalembert a eu l'ambition plus grande, ou peut-être l'a-t-il eue plus petite... Qui sait? Après avoir tâté ce fier sujet de saint Bernard, qui n'est pas un aérolithe tombé dans l'histoire, mais qui a des racines dans le passé qu'il faut découvrir, et d'autres racines dans l'avenir qu'il faut suivre encore, Montalembert, à qui les habitudes oratoires ont ôté le degré d'attention nécessaire pour approfondir un sujet, a laissé là le sien, mais du moins a voulu utiliser les lectures qu'il avait faites pour le traiter. Les Moines d'Occident pourraient bien n'être que les documents et les notes dont le Saint Bernard devait sortir. Au lieu de la statue, nous avons... quoi! la glaise avec laquelle on la prépare! De cette glaise seulement le sculpteur a moulé, d'un pouce plus modeste que hardi, une foule de petites statuettes à la file les unes des autres, bonnes tout au plus pour la planchette d'un oratoire. Mais la statue, la grande statue,—de marbre ou de bronze,—nous ne l'avons pas!