II
Et cette file de statuettes-pygmées va continuer. Les deux volumes de Montalembert se terminent avant l'an 800. Or, l'ouvrage, pour remplir son titre, doit aller jusqu'à la révolution française pour le moins, car après la mort des moines d'Occident il y a (heureusement!) leur renaissance. Nous aurons donc—agréable avenir!—pendant dix volumes, de cinq cents pages chacun, une histoire faite avec des légendes de vingt lignes,—et je ne me plains pas des légendes, je ne me plains que de leur brièveté!—des légendes qui ne sont pas dorées, celles-là, car, vous le verrez tout à l'heure, elles sont écrites avec une main lourde et une encre opaque. Au lieu d'une histoire qui se tienne, comme une fresque, dans une unité brillante ou profonde, nous aurons une histoire morcelée en panneaux étroits, avec un semis de petits médaillons grands comme le fond de la main et uniformément petits, quoique déjà il y ait, parmi tous ces moines oubliés de l'histoire, parmi toute cette masse immense de violettes de sainteté humble qui trouvent, elles! leur naturelle encadrure dans la simple vignette d'un missel, deux à trois figures comme celles de saint Benoît, de saint Grégoire, de saint Colomban, lesquelles, de grandeur, répugnent à entrer dans le cercle étranglant d'un médaillon, et qui, si on ose les y mettre, le font éclater!
Et ce n'est pas tout le mal encore. Le mal n'est pas d'avoir écrit une histoire des Moines d'Occident pour les besoins du microscope, ce qui est la faute de Montalembert. Il y en a un autre qui est la faute du sujet, si faute on peut dire, mais que Montalembert n'a pas diminuée. Cette faute, c'est que tous ces médaillons multipliés outre mesure, tous ces profils fuyants de moines qui ne fuient pas assez, manquent de variété,—et je prie qu'on soit attentif à la raison que j'en vais donner. Ils manquent de variété parce que ces moines, qui furent des saints, se ressemblent de la ressemblance absolue de leur perfection. Grands, tous! devant Dieu, par la foi, par l'abnégation, par l'œuvre collective, ils ont comme l'identité de la même vertu, de la même sagesse, de la même sainteté, et on pourrait tous les prendre les uns pour les autres si Dieu n'avait pas donné à quelques-uns d'entre eux la différence qui compte devant l'histoire, la différence ou d'un de ces caractères ou d'un de ces génies qui, en attendant l'égalité du ciel, font la gloire et l'originalité parmi nous.
Oui! tout de même qu'en mer, en plaine ou sur le sommet d'une montagne, une implacable lumière éblouit et finit par produire au regard une monotonie douloureuse, de même ici cette implacable perfection des saints nous fatigue à contempler dans son invariabilité éternelle. Je l'ai dit, c'est la faute du sujet, mais rien chez celui qui nous le montre n'irise le rayon de cette perfection sans tache et sans nuance, comme la lumière pure, pour nous le faire supporter! Montalembert, dans la conception et la construction de son livre, s'est donc brisé à deux écueils. Il l'a détaillé et rapetissé, croyant, bien à tort, qu'en rapetissant et en détaillant un sujet on le fait mieux voir et mieux tenir, et il n'a pas su éviter la monotonie, la monotonie qui vient parfois de la beauté et de la profondeur des choses, mais que cette misérable petite créature éphémère qui s'appelle l'homme ne peut pas longtemps supporter.
Tel est le double défaut capital de l'histoire de Montalembert. Il en a, du reste, senti la moitié. Il a senti le défaut qui ne venait pas de lui: la monotonie. Mais, s'il convenait de celle-là, c'était une raison pour ne pas y ajouter la sienne. Dans une très longue introduction, qui finit humblement mais dont l'humilité se prolonge un peu trop et a l'air trop fanfare (je m'arrête à ce mot qu'on pourrait allonger), Montalembert a conscience de son œuvre. Le père est inquiet pour l'enfant. Il ne tremble pas pour son livre, oh! je ne le crois pas si pusillanime que cela! Mais il est visiblement embarrassé de ce qu'il deviendra et surtout de ce qu'il vaut. Embarras qui me touche, que j'épouse et que je partage, mais non tout entier et à la manière paternelle. En effet, je ne sais guères—pas plus que Montalembert—ce que deviendra son histoire ici présente, mais je crois savoir ce qu'elle vaut, et je veux même essayer, s'il veut bien me le permettre, de le lui montrer.
III
Eh bien, d'abord, c'est une bonne intention et une noble pensée! C'est un livre chrétien, entrepris pour exalter l'œuvre éternellement glorieuse de l'Église, un livre enfin dont la doctrine est pure et le sentiment très droit. Mais, le fond orthodoxe du livre mis de côté, il reste, aux yeux de la Critique littéraire... tout le livre, et le livre ne satisfait ni le critique ni même le chrétien, qui sait ce que peut être la prédication d'un livre bien fait. Le livre de Montalembert a un tort suprême. Il répète ce qui a été dit mieux... C'est l'apologie des ordres religieux, qu'on ne pourra jamais trop faire, quand on la fera bien; mais cette apologie nouvelle est sans nouveauté. Elle est sans éclat, sans poésie, sans manière de tourner les choses ou de les retourner, car on les a vues dans ce sens-là bien des fois,—malheureusement bien des fois! Après Chateaubriand, ce n'est pas le Génie du Christianisme, mais c'est le christianisme sans génie.
Assurément, si nous faisons de ce livre, tel quel, le catéchisme de l'ignorance, il sera intéressant encore. Les faits qu'il évoque sont si beaux! Mais il s'agit de livre et non de catéchisme, de lettrés et non d'ignorants. Or, pour peu qu'on ait rafraîchi ou brûlé son front aux sublimes choses que le christianisme a fait jaillir de l'âme humaine en y débordant, pour peu qu'on ait lu la Vie des Saints, les Pères du Désert, la Chronique des monastères, devenue en ces derniers temps de l'histoire sans laquelle il n'y a plus d'histoire d'aucune espèce dans l'Europe désorientée, l'histoire des Moines d'Occident de Montalembert ne paraîtra plus que ce qu'elle est, c'est-à-dire plusieurs grands et puissants livres diminués en un seul. Ne voilà-t-il pas un magnifique résultat!
Laissons pour le moment la composition même du livre, qui ne sait pas faire profondément et magistralement l'histoire d'une influence sans se perdre dans les feux de file des faits, ou qui, faisant l'histoire des faits, s'y perd encore, car il ne peut les donner tous et il n'y a pas de raisons pour qu'il choisisse plus les uns que les autres; laissons cette maladroite succession de légendes qui ne fait pas l'unité d'un livre, car se suivre n'est pas s'enchaîner, et, dans l'exécution de l'histoire de Montalembert, demandons-nous ce qu'il y a de plus que des traductions assez fidèles et des transcriptions très honnêtes, car les notes du bas des pages, malgré leur place, sont supérieures à l'en-haut, et l'auteur n'a pas craint la comparaison.
Traductions et transcriptions! rien de plus. Mais à ces traductions fragmentées nous aurions préféré une traduction intégrale des livres dont ces fragments sont tirés, et, pour les transcriptions, c'est de même. Nous aimerions mieux lire chez eux qu'ici les auteurs que Montalembert cite, parce que, chez eux, ils sont complets, et qu'ici ils ne le sont pas. Parfois, cependant, il est vrai, Montalembert ajoute quelque chose de son cru aux allusions qu'il fait des autres. Je n'ai point oublié, par exemple, l'idée heureuse qui ouvre aux moines la succession de ces deux grands trépassés historiques dont l'un est touchant et l'autre sublime, les esclaves et les martyrs. Je n'ai pas oublié non plus beaucoup de pages judicieuses; mais judicieuses dans tout ce que la signification de ce mot a de plus pédestre.