Ne vous y trompez pas! Si la vue de l'auteur des Moines d'Occident s'élève ou si son style s'avise de briller, c'est qu'un autre que lui regarde par son œil et écrit par sa main! Ainsi, quand il dégage (page 54, 2e vol.) le rapport saisissant de la règle de saint Benoît et de la féodalité qui va naître, il est frappant; mais il exprime, de son aveu, une idée du P. Pitra, un moine de nos jours, un Mabillon moderne aussi savant que le Mabillon ancien, mais avec la poésie en sus. Ainsi encore, lorsqu'il rapporte quelque miracle et qu'il le raconte avec une expression imposante, c'est que l'expression est de saint Grégoire le Grand, dont les lettres, en cette histoire des Moines d'Occident, font tout pâlir!

Ce n'est pas tout. Si un mot étincelant ou pénétrant y caractérise avec éclat ou profondeur une institution ou un homme, c'est que ce mot est de Bossuet, de Bossuet, qui fait rentrer du coup dans l'ombre toute la page où il est cité! Si des erreurs y sont signalées comme celles-là que Michelet et Alexis de Saint-Priest soufflèrent sur la mémoire de saint Colomban, de leurs bouches puériles accoutumées à faire des bulles de savon, c'est le doigt béni de cet adorable abbé Gorini, dont nous sommes tous en deuil, qui les indique et qui les crève! S'il y a un de ces traits de peintre qui restent, vivants et tenaces, sur la toile de nos esprits, comme, par exemple, celui de ces «loups affamés qui, de leurs flancs amaigris, faisaient ceinture aux monastères, et, de leurs hurlements, repons aux psaumes chantés par les moines, aux offices de nuit», allez! il n'est pas de Montalembert, ce trait pittoresque! mais d'un écrivain farouchement énergique, d'un peintre de pirates convertis, d'Orderic Vital.

Enfin, si le récit de l'auteur des Moines d'Occident roule, comme une perle, quelque légende prise à cette fontaine de larmes qui filtre l'image d'un ciel renversé entre toutes les ruines de l'histoire, la légende a été trouvée déjà par quelque pêcheur aux légendes et aux perles comme M. de la Villemarqué. Légendes, peintures, réfutations, miracles racontés de manière à couper l'insolent sifflet des rieurs, aperçus, domination petite ou grande de l'histoire, de quelque côté que ce soit rien n'appartient en propre et en premier à Montalembert, si ce n'est ce qui appartient toujours à tout homme dans tout livre,—le style qu'il y met. Or, le style de Montalembert ne fut jamais très littéraire. C'est un style d'orateur, doué pour principale qualité de cette espèce de force dans l'idée et l'expression vulgaires qui explique, du reste, tout l'ascendant de l'orateur.

IV

C'est un orateur, en effet, et un orateur dépaysé dans la littérature, que Montalembert. Polémiste, antiquaire, pair de France, député, il n'a jamais été autre chose qu'un orateur, à toutes les époques de sa vie. La forme sine qua non de son esprit, c'est le discours. J'ai parlé plus haut de Villemain, qui n'est point certainement un barbare comme le Cimbre qui n'osa tuer Marius, mais qui n'a pas osé non plus tuer Grégoire VII; mais Villemain est, dans l'ordre des orateurs, un parleur très arrangé, qui épile des phrases, sceptique à tout si ce n'est à la rhétorique et à l'orthographe, tandis que Montalembert est un homme convaincu toujours, souvent passionné, lourd habituellement, mais brusque et vrai, en somme, quoique de temps en temps déclamateur.

Une seule fois dans sa vie, pourtant, Montalembert oublia qu'il était orateur et se crut poète. Ce fut quand il écrivit cette Sainte Élisabeth de Hongrie, sincère à peu près comme les poésies de Clotilde de Surville sont françaises. Mais cette distraction ne dura pas, et aujourd'hui, jusque dans cette Histoire des Moines d'Occident, l'orateur qu'il n'a jamais cessé d'être se montre plus que jamais et il y va même jusqu'à la faiblesse des prosopopées: «Et maintenant accourez, ô barbares!» s'écrie-t-il, et ce qui accourt, ce n'est pas le talent et le talent d'un historien à coup sûr. Mais qui s'en étonnerait ne connaîtrait pas l'essence oratoire.

Tout orateur a du déclamateur en lui. C'est vice de conformation et de nature. Mais alors qu'il ne déclame pas, alors qu'il est le plus heureusement et le plus purement orateur, il a, de nature et de conformation aussi, cette force d'expression et d'idée vulgaire dont je parlais tout à l'heure, et qui l'empêchera toujours d'atteindre à la hauteur de pensée et à la concentration de forme du grand écrivain. Tout grand orateur, ou plutôt tout orateur quelconque, verrait s'interrompre tout à coup et s'abolir le rapport qu'il y a entre lui et son public s'il n'était pas un peu vulgaire comme ces foules auxquelles il a affaire et avec lesquelles il doit s'entendre pour les entraîner. Prenez-les tous, si vous voulez, et cherchez s'ils n'avaient pas tous cette force dans la vulgarité qui est leur fond même! Les plus grands, je le sais, commencent par Démosthène (mais Démosthène, quoi de plus que le bon sens d'une place publique?), et finissent par O'Connell, un sublime bouffon de Shakespeare qui a grimpé sur les hustings! Quant à Bossuet, n'en parlons pas! Ce n'est pas un homme, c'est un miracle. Il s'est couché sur les prophètes morts comme Samuel sur la femme qu'il rappela à la vie, et ces grands morts ressuscitèrent dans son génie.

Bossuet, qui composait ses sermons à genoux comme saint Charles Borromée, n'est pas un orateur humain. C'est un inspiré. Je demande donc une exception pour Bossuet! Lui n'a jamais besoin d'être vulgaire, et, quand il l'est par l'expression, c'est pour relever d'autant sa pensée sur le contraste. Mais ceux-là qui ne sont ni Bossuet, que ne peut être personne, ni Démosthènes, ni O'Connell, ni même Mirabeau, et qui descendent jusqu'à M. Ledru-Rollin, avec leur part de talent et d'influence, ceux-là ont besoin de la verve ou de la force dans les idées communes. Or, du temps que Montalembert parlait au lieu d'écrire, il les avait. On ne voyait pas briller sur sa lèvre le rayon qui n'est pas sous sa plume, mais il y avait parfois un mordant d'ironie qui brûlait sans éclair. Il avait le coup de gorge strident et le mouvement toujours prêt des fortes mâchoires oratoires. Seulement, on n'improvise pas avec cela, du soir pour le matin, un talent réel de littérature ou d'histoire!

Et voilà pourquoi les Moines d'Occident ne sont pas une histoire, mais une oraison,—oratio... pro monachis,—et une oraison... jaculatoire, très souvent, car la foi—une foi dont je ne souris pas, mais que je respecte au contraire,—y avive les élancements de l'orateur. Le seul talent que j'y reconnaisse, c'est ce talent sonore et épais de l'orateur, qui n'a ni les finesses, ni les nuances, ni les mille fortunes savantes de l'art d'écrire. Sans le geste de la phrase, qui d'ailleurs ne varie pas et qui remue toutes ces idées assez communes, débitées partout, sur la chute de l'empire romain, sur les Barbares, sur les premières grandeurs morales du christianisme, vous n'avez plus là, sous le nom de Montalembert, que le style et les aperçus du Correspondant, c'est-à-dire de la Revue des Deux Mondes en soutane. Voilà tout! Dans des notes, combinées sans doute pour resserrer des liens déjà chers, Montalembert n'a pas manqué de nous présenter tout le personnel du Correspondant, vivants et morts, et sa scrupuleuse exactitude à nommer tout le monde et à n'oublier personne du cénacle dont il est l'oracle est telle qu'on finit par ne plus savoir si les Moines d'Occident, cette suite de petites histoires transcrites et traduites d'histoires plus longues et mieux racontées, sont, tels que les voilà, une besogne faite par un seul homme ou par sa petite société.