III
C'est toujours un événement grave que l'apparition dans ce monde d'une philosophie nouvelle, quelle qu'elle soit. La moins forte et la moins féconde est encore prolifique et fait des petits. Si ces petits sont très petits, c'est toujours au moins un genre d'insectes incommodes, une malpropreté du cerveau. Mais ici les insectes qui menacent seraient très gros s'ils venaient à naître... La philosophie de Comte est assez fausse pour aller très loin, et elle n'a même d'autre raison de s'arrêter que sa prétention d'être une religion par-dessus le marché d'une philosophie. Dans l'état actuel de ce pauvre esprit humain, qui se croit un esprit très fort, ceci la compromet. Mais, sans sa prétention à être une religion, elle a bien, je vous assure, tout ce qu'il faut pour dompter la pensée publique. Elle doit lui plaire par son apparente simplicité de point de vue et de déduction, et la faire trembler par les connaissances terribles qu'elle exige... Or, la pensée publique, en France surtout, ressemble aux femmes, qui doivent toujours un peu trembler pour bien nous aimer.
Toute cette mathématique, voyez-vous, toute cette astronomie, toute cette physique, toute cette chimie, toute cette biologie, toute cette science sociale, pour arriver à être philosophe, c'est-à-dire à savoir deux mots de morale, deux simples mots sur ses devoirs, ah! voilà qui produit un rude effet sur l'ignorant et qui l'agenouille! Tandis qu'au contraire la facilité de comprendre le système, très peu compliqué, de Comte, comme vous allez le voir, charme tous les superficiels, tous les gens qui donnent une chiquenaude à leur jabot et qui pirouettent. Or, qui a pour soi messieurs les ignorants et messieurs les superficiels, doit être un homme fièrement accompagné! Et si vous y joignez cette autre variété florissante, les jugeurs, les solennels, les hommes-tribunaux, les Perrins-Dandins, presque aussi communs que les Georges, pris assez subtilement à la petite trappe de l'impartialité, vous avez l'opinion tout entière, ou au moins ses forces les plus vives, et c'est le cas présent pour Comte. Il a la rouerie d'être impartial. Il se distingue des autres philosophes, qui traitent le passé avec l'insolence du présent, et il le salue comme un mort, il est vrai, mais il le salue! Positivement, dans la grossièreté universelle, il a la décence du coup de chapeau.
Il est donc redoutable, ou du moins pourrait l'être, et voilà pourquoi nous voulons vous parler de cet homme, qui, si on laissait faire ses amis, deviendrait relativement puissant, en raison de ses affectations et de ses impuissances. Voilà pourquoi nous voulons vous exposer brièvement, mais intégralement pourtant, cette philosophie pédantesque et bouffie, qui cache un vide profond sous sa bouffissure et son étalage scientifique. L'exposer suffira, car elle est justement de ces doctrines auxquelles la meilleure réponse qu'il y ait à faire est celle qu'on leur fait... seulement en les exposant.
IV
Il est des rapprochements singuliers et gais... même en philosophie. Comte a pour homonyme un homme dont on a beaucoup parlé autrefois. Comme Comte le philosophe, cet autre Comte faisait aussi de la science à sa manière, car il était physicien; mais la physique qu'il faisait était amusante. Disons le mot: il escamotait. Eh bien, voici qui a lieu d'étonner! Comte, le philosophe, le grave, celui qui n'amuse pas, mais qui croit éclairer, est aussi un escamoteur, et son système de philosophie n'est qu'une longue suite de tours d'escamotage. C'est très curieux. Ne vous récriez pas! Comte, le philosophe, escamote littéralement, dans son système de philosophie positive,—qui n'est que le vide positif,—d'abord Dieu et tout l'ordre surnaturel; ensuite la métaphysique tout entière et le monde d'abstractions et d'explications qu'elle traîne à sa suite; enfin, les causes finales et les causes premières. Terribles muscades sur lesquelles il souffle et qui disparaissent, comme les muscades de liège de l'autre Comte; mais avec ce désavantage que lui, l'escamoteur philosophique, il ne sait pas les retrouver. Ce déplorable escamoteur en second, qui ne sait rien faire revenir sous son gobelet de ce qu'il en ôte, a, pour toute baguette magique, une affirmation sans preuve, bête, en effet, comme un coup de baguette... Mais en philosophie, ce qu'on écarte n'est pas supprimé.
On dit bien, avec l'aplomb de l'escamoteur: «Il n'y a plus, en philosophie, de transcendance; il n'y a plus que de l'immanence». La transcendance—c'est-à-dire, pour être clair, la difficulté dans les questions par leur hauteur même,—n'en existe pas moins de toute son existence indestructible, et l'esprit humain ne se tient pas pour dit qu'elle n'est plus parce qu'Auguste Comte a soufflé. On dit aussi, à toutes les pages de l'Exposition de Blignières: «L'homme ne peut savoir le pourquoi de rien; le comment est seul à sa portée.» Ce n'est pas sur cette hautaine parole de Comte, rapportée et enregistrée par Blignières et apostillée par Littré (Paroles de Philosophie positive), que les lois qui régissent l'humanité seront changées et qu'elle se déshabituera d'aller choquer sa noble tête contre les problèmes de sa destinée, insolubles, dans ce monde-ci du moins, mais que son éternel honneur est d'incessamment agiter!
Ainsi, vous le voyez, la simplification dont je parlais est assez tôt faite. C'est une suppression: voilà tout! C'est un escamotage au profit des sciences physiques, les seules au fond qu'admette Comte, ce fondateur de religion nouvelle qui est athée et qui ne reconnaît de Dieu que l'humanité. L'induction sublime qui donne Dieu en métaphysique, l'induction baconienne, la déduction de Descartes, qui veut aller de l'homme à Dieu, tout ce haut système de probabilités qui est toute la philosophie pour ceux dont l'inquiétude d'esprit n'est pas apaisée par la double clarté de la révélation et de l'histoire, n'a pour Comte aucune valeur scientifique.
La science, pour être de la science, doit se borner à constater des faits, ce qui est encore un escamotage de la science, mais le plus maladroit de tous, celui-là, car la science a toujours été tenue de faire plus, même dans Comte, et le voilà inconséquent! En effet, ce négateur des causes finales et premières, par haine de l'indémontré, n'en part pas moins de l'indémontré, comme le plus modeste d'entre nous. «En supposant—dit-il—que tout ce qui est jusqu'ici tombé dans le monde y soit tombé en raison des lois de la pesanteur, ce qui tombera demain tombera-t-il de même?... Nulle réponse que le besoin qu'on a de faire admettre le principe de l'invariabilité des lois naturelles (page 81).» Et il appelle cela «nulle réponse»! Et les conditions sine qua non de l'existence de l'esprit humain ne lui paraissent pas une raison assez péremptoire, à cet escamoteur qui fait tout disparaître; mais ici c'est le bon sens qui est escamoté.
Et cette inconséquence n'est pas la seule dans le système de Comte. Lui qui a écrit, selon Blignières, ou du moins qui a professé, qu'une science n'était jamais que l'étude propre d'une classe de phénomènes dont l'analogie a été saisie, prétend cependant partout que l'observation est seule scientifique et décompose l'art d'observer en trois modes irréductibles: «l'observation pure,—l'expérimentation,—et la comparaison». Ce qui est exclusif de toute analogie, comme preuve, et fait de la méthode soi-disant nouvelle de Comte quelque chose d'aussi vieux et d'aussi borné que la première méthode venue d'observation pratiquée dans les sciences physiques. Rien de moins surprenant, du reste, Comte, le philosophe, n'étant, à bien le prendre tout entier, qu'un physicien! Malgré la gloire qu'on lui badigeonne en ce moment, l'auteur de la Philosophie positive n'est que la cent-quarantième incarnation de ce matérialisme qui, depuis La Mettrie et son homme-chou jusqu'à Littré,—qui n'a point l'audace de ce légume,—s'est transformé sans cesse et se transformera encore, mais qui est identiquement le même que dans les livres du XVIIIe, où il fait grande pitié.