C'est en raison de cette pitié, sans doute, qu'on le réhabille et que Comte s'est chargé de ce soin et de cette dépense. Il a eu cette vertu pour ce vice. Il lui a fait cette charité. Il est vrai que le matérialisme la lui a rendue. Si Comte a donné au matérialisme un habit neuf, dont il avait grand besoin, le pauvre diable (et diable est le mot!), le matérialisme a donné à Auguste Comte une doctrine; car on peut demander ce que serait Comte sans le matérialisme, si Cabanis, Broussais et le docteur Gall n'avaient jamais existé!...

Tels sont les prédécesseurs dans la science et les maîtres de Comte: Cabanis, Broussais et le docteur Gall, le docteur Gall surtout, dont directement il procède et auquel il emprunte son système de petites boîtes numérotées sur le crâne pour mettre là dedans les facultés de l'âme, qu'il y a vues, probablement, ce grand observateur qui n'invente rien et pas même sa philosophie! Les facultés de l'âme et la morale, qui est la conséquence de ces facultés, sortent pour Comte de ces ingénieuses petites boîtes numérotées, ou plutôt elles sont ces petites boîtes elles-mêmes.

Si elles ne sont pas ces petites boîtes elles-mêmes, qu'il nous les montre, ces facultés de l'âme indépendantes, ayant une existence à elles, quoique renfermées en ces petits engins! Mais, allez! en restant dans l'observation et dans le connaissable,—comme il dit, en gallois, sans doute,—on peut l'en défier et conclure que les petites boîtes numérotées ont mystifié l'escamoteur.

V

Jusqu'ici nous n'avons rien trouvé encore dans toute cette philosophie positive, dont il ne reste rien, positivement, quand on veut la toucher et la prendre avec les mains de son esprit, nous n'y avons rien trouvé de particulier à Auguste Comte, et, s'il a eu l'originalité d'une négation, c'est la plus triste des originalités de l'erreur! Il est vrai, comme nous l'avons vu, que cette négation est assez vaste et laisse une large trouée, un hiatus terrible, dans la préoccupation de l'esprit humain. Ni théologie ni métaphysique. Tout cela balayé du cerveau de l'homme d'un seul coup. Hein! quel coup de plumeau d'Hercule!

Seulement, pour que le coup de balai fût réel, il faudrait un autre manche que le génie de Comte, qui, véritablement, n'est pas de longueur.

Pour caler la négation qu'il se permet, et qui a besoin de solidité en raison même de sa masse, Auguste Comte a une de ces explications arbitraires et communes à toutes les philosophies de l'histoire, le seul genre de philosophie que l'on fasse maintenant: «L'intelligence humaine—dit-il—a passé par trois états—(rien de plus, rien de moins; toujours l'escamoteur!):—l'état théologique, qui est la fiction; l'état métaphysique, qui est l'abstraction; et l'état positif, qui sera la démonstration», et auquel nous sommes arrivés à grandes guides et avec Auguste Comte pour postillon, bien entendu! Vous vous rappelez, n'est-ce pas? la division saint simonienne du genre humain, en époques organique et critique? Auguste Comte se la rappelle bien, lui! si vous ne vous la rappelez pas. Eh bien, c'est sur cette division des trois états qu'il aperçoit successivement, dans les annales du monde, et qu'un autre historien ne verra pas et traitera de chimérique, c'est sur cette division que Comte appuie la négation des deux premiers états du genre humain qui ont existé, mais qui sont finis: la période de la fiction, c'est-à-dire de toutes les religions, depuis le fétichisme jusqu'à la religion positive,—exclusivement,—et la période de la métaphysique, depuis Aristote jusqu'à Hegel... Ma foi! oui, même Hegel! qui du moins avait une philosophie tout entière derrière sa philosophie de l'histoire, tandis qu'Auguste Comte n'a qu'une philosophie de l'histoire et rien derrière, absolument rien, en sa qualité de philosophe positif!

Et, vraiment, je ne voudrais pas rire dans ce sujet; je voudrais être sérieux. Mais le comique positiviste est plus fort que moi. Une nomenclature n'est pas, n'a jamais été une philosophie, et je ne reconnais d'autre mérite à Comte, si mérite il a, que celui d'une nomenclature. Otez à ce penseur pillard et frelon celle qu'il a faite des sciences et dont j'ai parlé plus haut: mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, science sociale et morale, qu'il classe en sciences abstraites et concrètes, et il n'a plus que les idées d'autrui, qui ne se cachent pas. En morale, où il n'invente pas plus qu'en métaphysique, par exemple Comte donne à ce que nous, chrétiens, appelons de ce beau nom de charité, tombé du dictionnaire des anges dans la langue des hommes, le nom grotesque, inventé par lui, d'altruisme.

Eh bien, en matière d'idées, Comte est un altruiste! C'est un altruiste intellectuel. Quoi donc lui appartient dans son système? Est-ce la division du pouvoir en pouvoir spirituel et pouvoir temporel, qu'il dit d'ordre majeur, la grande affaire et que le moyen âge a léguée au monde moderne? Est-ce la conclusion à laquelle il aboutit: la reconnaissance de cette distinction des pouvoirs et l'abolition de toute doctrine officielle? Est-ce l'idée que le gouvernement actuel doit abandonner le rétablissement de l'ordre intellectuel à la libre concurrence des penseurs indépendants, ce qui prouve, par parenthèse, qu'il n'y a rien de plus près d'un imbécille qu'un sectaire?... Est-ce même sa définition du progrès, qui a besoin d'une autre définition pour qu'on l'entende, et qu'il appelle l'ordre continu?

Est-ce l'idée, qu'il dit être la plus générale de la philosophie positive, «que toutes les connaissances humaines doivent être dominées par un petit nombre de sciences fondamentales et former un tout...»? Est-ce son mépris de la psychologie et de l'économie politique?... Est-ce son altruisme, à part le mot, que personne ne lui dispute? Est-ce sa morale sans Dieu, sans sanction, sans immortalité, sans espérance, et pour le plaisir d'être agréable à tout le monde? Est-ce sa religion de l'humanité?