Mais on se trompait. Ils n'étaient pas finis. Le manifeste, car c'est un manifeste que le P. Enfantin vient de publier sous ce titre singulier, mais modeste: Réponse au R. P. Félix sur les quatrième, cinquième et sixième Conférences de Notre-Dame[52], prouve, par sa teneur, ses termes exprès, le ton qui l'anime, que le saint-simonisme n'est pas mort ou que ce qui en survit n'est pas simplement une opinion individuelle. Il prouve, ce manifeste ironique ou patelin (et peut-être tous les deux), que le saint-simonisme a gardé la prétention d'être une Église, une Église cachée et qui se croit persécutée sans doute, car le mépris d'un temps qui a encore à sa disposition les lucidités du ridicule et l'éclat de rire peut paraître à certaines gens sensibles une persécution.
Le manifeste dit nous, comme si Enfantin parlait au nom de quelque chose de constitué, de collectif et d'officiel, avec quoi non seulement l'avenir, mais le présent fût obligé à compter. Quoique le paletot soit boutonné par-dessus la tunique, l'incognito laïque du P. Enfantin ne veut pas être gardé... Il y a dans cette mise en scène de jolies finesses. La signature de la brochure (P. Enfantin) veut aussi bien dire Père Enfantin que Pierre ou Paul Enfantin. Un bout du prêtre passe, comme un bout de décoration!
Écoutez ces solennelles paroles: «En parlant de nos travaux productifs,—dit Enfantin (page 44 de sa brochure),—je peux les comparer aux tentes que saint Paul tissait et vendait pour vivre, pour avoir la force de semer partout sa parole de vie... Alors, pour lui, comme aujourd'hui pour nous, la foi ne donnait pas de quoi vivre. Ce fut longtemps après saint Paul que l'on put dire: Le prêtre vit de l'autel... Êtes-vous bien certain que nous n'employons pas le produit de nos tentes d'une part à protéger notre foi qui n'est pas salariée, comme le sont plusieurs et spécialement la vôtre, de l'autre à guérir, à soutenir, à relever nos pauvres, à qui nous n'infligeons pas la discipline et à qui nous ne conseillons pas de se l'infliger à eux-mêmes?...»
C'est ainsi qu'Enfantin, l'ex-pape saint-simonien, se pose à nouveau, non pas en saint Pierre de cette foi, mais en saint Paul de l'Église future qui doit prochainement succéder à la vieille Église chrétienne, et déclare aujourd'hui avoir—comme prêtre!—non pas charge d'âmes (le mot serait trop chrétien), mais charge de corps, charge de chair souffrante. Oui! à en croire cette déclaration, onctueusement superbe, où le père suprême, qui n'est plus vêtu de bleu, mais de noir, parle doux, comme l'huissier de Molière:
Il est vêtu de noir et parle d'un ton doux!
à en croire cette déclaration, l'Église saint-simonienne existerait. Et non seulement elle existerait, mais elle ferait ses œuvres de miséricorde; elle fonctionnerait, elle officierait comme église parmi nous qui ne la voyions plus et qui la tenions pour morte et déshonorée sous des jugements de police correctionnelle,—genre de martyre, celui-là, qui n'aurait pas convaincu Pascal! Enfantin nous l'affirme. Seulement, c'est trop peu ou ce n'est pas assez que sa déclaration. Puisqu'il apporte ici une parole dont il ne se servait plus depuis longtemps, nous lui demanderons où se tient cette église dont il parle comme d'une force organisée et agissante? Puisqu'il dit nous avec cette pompe, nous lui demanderons quel est le nombre des adhérents à la foi saint-simonienne qui soient prêts à la confesser? Puisqu'il fait le saint Paul, qu'il l'imite jusqu'au bout! Saint Paul savait le nombre des chrétiens d'Éphèse, de Corinthe, de chez les Galates... Si vraiment l'Église saint-simonienne est une réalité, si effectivement Enfantin représente la foi, la volonté, le consentement de plusieurs en faisant la déclaration scandaleuse qu'il vient d'opposer tout à coup à l'enseignement d'un prêtre catholique, orthodoxe et respecté, nous dirons qu'il nous importe, à nous chrétiens, de savoir le danger qui nous menace, et si tout cela, comme nous le pensons bien plutôt, n'est que rêverie de visionnaire attardé qui ne peut guérir de son mal de jeunesse. Il importe qu'on le sache aussi afin que justice soit faite encore une fois de cette folie qui repousse, après vingt-trois ans, comme un polype indestructible, dans les têtes dont on le croyait arraché, et qu'enfin on n'y revienne plus!
II
En effet, malgré les précautions diplomatiques et séniles d'Enfantin pour cacher et faire accepter à la pudeur publique, qu'elle outrage, une doctrine qui se trouvait plus religieuse d'aller toute nue quand elle était plus jeune, il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit ici, comme au temps où le saint-simonisme cherchait la femme, de la réhabilitation de la chair. Réhabiliter la chair,—l'expression est maintenant consacrée,—l'élever au niveau de l'âme, qui ne doit plus lui commander, cette idée anarchique et grossière, chère à tant d'hérésies, qui, en l'infectant, en ont épouvanté le monde, voilà le premier et le dernier mot de Saint-Simon et de son évangéliste Enfantin. Campée audacieusement à la tête d'une théorie comme l'aurait lancée Saint-Simon tout seul, ce gentilhomme impertinent et dépravé qui se croyait sorti de la cuisse de Charlemagne, dont il descendait peut-être par Eginhard, cette idée, dans sa crudité, eût probablement révolté jusqu'aux vices d'un temps aussi admirablement couard que le nôtre, sans le travail de haute confusion et d'immense hypocrisie que vient de lui faire subir M. Enfantin. Le croirez-vous? dans cette réponse, dont les conférences du P. Félix ne sont que le prétexte, M. Enfantin assimile, avec une perversion du sens intellectuel qui pourrait bien être une perversité, sa pensée à la pensée chrétienne.
Le Verbe a été fait chair, dit saint Jean, et il a habité parmi nous. Or, c'est en tordant ce texte sous une interprétation qui ment à nous ou à elle-même, que le théologien du saint-simonisme essaie de nous faire accepter la divinité de la chair: «Cette divinité n'est plus dans l'hostie,—dit-il, en commençant par un blasphème,—symbole, figure, mysticité! Non! elle est sur les champs de bataille, couverts de frères blessés qui se sont égorgés entre eux... Elle est dans des bouges infects où l'homme meurt de douleur, de honte et de misère... Elle est sur ces calvaires impies où l'homme condamne à mort son frère... Elle est dans les ateliers où l'on travaille... dans les lupanars où la fille du peuple vend sa chair (bien portante) jusqu'à ce qu'on la jette pourrie à l'hôpital. Elle est en moi et dans l'homme du peuple, qui est l'Homme-Dieu du Golgotha...» Telle est l'énumération par laquelle Enfantin ouvre son livre; et ces huit premiers paragraphes, dont nous abrégeons le contenu tout en en signalant l'idée, contiennent l'essence de sa brochure.
La chair de l'homme, dont la substance est dévorée par les maladies qui la mènent à la mort, et la chair du Verbe, prise par lui, le Verbe, dans des entrailles immaculées, et dont la substance immortelle doit braver la mort et donner ici-bas un témoignage de puissance et de toute-puissance par le fait éclatant de la résurrection, ces deux contraires du tout au tout sont mêlés par Enfantin dans les plateaux d'une seule balance, et il en constate l'égalité. Il en fait de même de son esprit à lui, Enfantin! et de l'esprit de Jésus-Christ, et il croit évidemment que nous admettrons de telles choses. Il semble avoir un œil qui grossit l'infiniment presque rien et un œil qui réduit à presque rien l'infiniment grand. Son procédé, s'il est de bonne foi, ce dont il est d'ailleurs permis de douter pour l'honneur de son intelligence, consiste à renverser la pyramide, mais en élargissant la pointe qui formait le haut et en en diminuant la base. C'est donc, tout en parlant avec componction des idées chrétiennes, le renversement, bout pour bout, de ces idées, et la ruine de la civilisation qu'elles ont faite.