On sait de reste ce qu'a été cette civilisation, fondée sur le principe de la pénitence, qui n'est autre chose que la sanction de la morale en Dieu, sans laquelle sanction il n'y aurait point de morale. Cette civilisation a donné des fruits dont nous vivons toujours, quoique nous les ayons empoisonnés. Eh bien, prenez-en aujourd'hui toutes les forces vives, et demandez-vous ce qu'elles deviennent avec ce panthéisme charnel qu'Enfantin proclame comme la religion du progrès! Est-ce le sien?
Pauvres diables de dieux que les dieux d'aujourd'hui!
Enfantin, qui, s'il n'a pas été Dieu, en a été bien près, condamne la guerre, par amour et respect de la chair, avec ces lâchetés d'humanitaire qui auraient fait reculer le droit humain de plus d'un siècle si elles avaient eu dernièrement de l'action à Sébastopol! Il se jette à genoux pour nous demander grâce en faveur des assassins, aimant mieux supprimer la morale que d'utiliser l'échafaud. Il sourit aux prostituées, qu'il indulgencie, embrasse et pardonne, mais à la condition qu'elles ne flétriront jamais leur précieuse chair par le repentir: Entendez-vous, mesdemoiselles? Il voit le capucin de l'Église romaine avec un dégoût plein d'entrailles, il est vrai, car Enfantin, qui joue à la grande tendresse du Père, fourre des entrailles partout, jusque dans ses dégoûts. Et comment pourrait-il supporter le capucin, le héros des vertus humbles, simples et fortes, qui dominent le corps et le font magnifiquement obéir? La chair n'a pas ses joies dans le capucin. Enfin, il finit par cet idiotisme de toutes les sectes du progrès, quelque nom qu'elles portent: l'affirmation de l'actualité ou de l'éventualité du royaume des cieux sur la terre. Vous le voyez, le changement qui s'est opéré, doctrinalement parlant, en ces vingt-trois années, n'a pas été immense. L'esprit se modifie peu chez les saint-simoniens. Il n'y a que la chair qui change. Le bel Enfantin de la galle Taitbout ne se reconnaîtrait plus et ne pourrait maintenant fasciner personne; mais, quant à la religion qu'il enseigne, elle sort du silence, qu'elle a gardé si longtemps, absolument la même qu'elle y était entrée. Elle n'a rien gagné à ce silence,—si ce n'est pourtant de l'avoir gardé. Il ressemblait tant à l'oubli!
III
Encore une fois, pourquoi aujourd'hui le rompt-elle? On dit que les amis d'Enfantin, sécularisés, comme lui, depuis près d'un quart de siècle, n'ont pas applaudi à la démonstration inopinée de leur ancien pontife, et que, ne pouvant plus le déposer, ils se seraient contentés, s'ils l'avaient pu, de l'interdire. Sans donner à ce bruit plus de consistance qu'il n'en a, toujours est-il qu'il est inconcevable qu'à propos d'une des mille prédications de l'Église catholique Enfantin ait eu le besoin de répondre, pour le compte du saint-simonisme attaqué! Seulement, à part l'inspiration de sacerdoce rétrospectif qui l'a saisi, il n'a pas été autrement inspiré.
Enfantin n'a jamais eu de talent littéraire. Autrefois, celui qu'on lui reconnaissait était dans sa figure, qui ne lui avait pas coûté un sou, comme dit Sterne, et qui lui avait procuré cette sublime fonction d'hiérophante saint-simonien, qui ouvrait irrésistiblement les bras en disant à la femme libre et à la chair qui se sentait: «Venez à nous!» La manière dont il le dit aujourd'hui aura probablement moins de succès. Personnalité profondément troublée, et qui l'est sans doute pour le reste de sa vie par le souvenir de sa fonction grandiose, Enfantin publia, il y a quelques années, une autre brochure (son souffle ne va pas jusqu'au livre), dans laquelle il se comparait, si nous nous en souvenons bien, à Nicolas, empereur de Russie, et nous apprenait que lui, Enfantin, la puissance morale, était né la même année que cette grande puissance matérielle. Il a donc à présent quelque chose comme soixante-deux ans.
A cet âge, le talent littéraire ne vient guères quand il n'est pas venu. Sa brochure est assez médiocre. Les formes qu'elle revêt avec affectation n'appartiennent ni à Enfantin ni au saint-simonisme; elles appartiennent à la littérature chrétienne, sans laquelle, même comme exposition d'idées, le saint-simonisme n'aurait jamais dit deux mots... Il serait tolérable peut-être que ces gens-là (s'ils le pouvaient) fissent leur affaire sans prendre niaisement notre dogme, nos formules, notre style, obligés à imiter notre manière d'être pour nous répondre et nous parodier. Du moins ils seraient issus d'eux-mêmes et non d'un plagiat hébété, d'une contrefaçon belge de l'Évangile, et d'un vol dont ils ne trouvent plus le profit et la propriété dès qu'il est une fois accompli.
IV
La Critique qui examine les livres dans les journaux a été jusqu'à ce jour infiniment discrète sur le compte d'Enfantin et de l'étrange publication qu'il vient de risquer. Est-ce dédain? indifférence? embarras?... Mais elle ne s'est pas expliquée sur le compte d'un livre qui, selon nous, et pour des raisons plus hautes que le livre et ce qu'il contient, méritait d'être signalé. Seul, un journal religieux, de conviction catholique, mais dont la qualité n'est pas précisément la hardiesse, a donné sur la démonstration d'Enfantin un article d'un ton très piquant, très résolu et du détail le plus renseigné. La plume qui a écrit ce petit chef-d'œuvre de polémique aiguisée est une main de femme, qui a signé Marie Recurt. Le hasard, ce n'est pas sa coutume, a été spirituel. Le seul adversaire qu'il ait suscité à Enfantin est une femme. Il en a longtemps cherché une, sans la trouver. En voici une autre, qu'il trouve sans la chercher, et qu'il ne se félicitera pas d'avoir rencontrée. Madame ou mademoiselle Marie Recurt est une Judith chrétienne, dont la plume coupe comme le glaive. Chrétienne, elle s'est levée pour objecter à l'homme de la chair la chair corrompue, et l'esprit de vie à l'esprit de mort! Depuis que cette héroïque, qui a fait besogne d'homme quand les hommes se sont abstenus sur la question du saint-simonisme ressuscité, depuis, disons-nous, que cette héroïque a parlé, Enfantin a-t-il intérieurement reconnu son maître? Toujours est-il qu'il n'a pas répondu comme au père Félix... et qu'il semble, lui et ses amis, recommencer un nouveau silence. En sortira-t-il encore une fois?... Franchement, nous eussions aimé à le voir entrer en lice contre cette femme qu'il s'est attiré, lui qui demande l'émancipation de la femme et la dresse dogmatiquement d'égale à égal avec l'homme. Est-ce qu'il ne trouve pas que mademoiselle Marie Recurt soit assez émancipée et digne de se mesurer avec un pontife?...
Nous eussions sonné volontiers la trompette de ce tournoi,—mais, hélas! les saint-simoniens aiment la paix et la veulent... universelle!