C'est sous l'empire de ces pensées que nous avons ouvert le livre du R. P. Ventura. Nous ne l'avons pas entendu. Les souvenirs de l'orateur, plus ou moins brillant, ne nous voilaient pas l'homme d'idée. Le P. Ventura est bien l'un et l'autre. Il a la double faculté de la réflexion et de l'expression instantanée. Le charbon d'Isaïe s'allume sur ses lèvres, mais il n'en a pas moins le repli de la réflexion et les facultés qui servent à creuser un sujet. Si l'on ne craignait pas d'offenser une tête théologique de sa force, on dirait que le P. Ventura est une intelligence philosophique. Il est, avec le P. Gratry, un des esprits les plus aptes à la lutte dans la grande bataille philosophique qui n'est pas finie. Indépendamment de la lumière que tout prêtre porte dans sa main, par cela seul qu'il est prêtre et qu'il allume son flambeau à la source de toute splendeur, le P. Ventura avait pour la Critique l'intérêt d'un esprit de l'ordre le plus élevé, qui jusque-là s'était illustré dans de très puissantes polémiques, mais que l'événement et le choix de l'Empereur mettaient en demeure de se montrer fécond et net dans sa fécondité et de dire enfin le mot suprême, que, sur toutes les questions, le christianisme, s'il rencontre un homme de génie, n'a jamais manqué de prononcer!

III

Eh bien, ce mot-là, le P. Ventura l'a-t-il fait entendre? On le cherche, et un tel mot ne se cherche pas, dans cet énorme volume de cinq cent soixante pages où la lumière passe sur toutes, mais ne se condense dans aucune de manière à former ce noyau qu'il faudrait pour tout éclairer! Certes! il y a là des accents superbes, un style étonnant, remuant et remué, et français à nous faire penser que nous avons là, dans cet Italien, un éloquent compatriote; mais est-ce tout? Que l'illustre théatin nous le pardonne: si la franchise est le devoir du prédicateur vis-à-vis des puissances, elle est le devoir rigoureux de la part du chrétien vis-à-vis du prédicateur. C'est l'instrument de l'observatoire catholique à mettre au point du firmament. Dans ces cinq cent soixante pages, y a-t-il autre chose que des généralités vagues, dans une excellente direction il est vrai, mais n'aboutissant pas au conseil précis que le législateur veut entendre puisque, dans la magnanimité de son intelligence, il vient s'asseoir là devant vous? Or, le conseil a-t-il immergé dans le champ du télescope? Le sol de l'observation n'a-t-il pas tremblé sous les pas de l'observateur?

Le P. Ventura, qui veut enseigner le pouvoir politique au détenteur providentiel de ce pouvoir, qui l'a ramassé sur la plage comme une épave en miettes dont il faut rapprocher et réorganiser les débris, le P. Ventura, publiciste après coup après le sermon, puisqu'il le fixe sous nos yeux dans un livre qu'il revoit, corrige, orne de notes, et qui est enfin un traité, ni plus ni moins que le livre du premier publiciste venu écrivant dans la confiance de sa pensée, le P. Ventura ne serait-il pas un peu embarrassé si on lui disait: «C'est bien! mais prenez la plume encore et formulez vos conseils en lois. Voyons! allez! rédigez le décret. Il faut léguer la paix au monde avec une dynastie. Écrivez le testament politique qui va assurer cette survivance nécessaire au monde, si le monde n'est pas condamné. Nous sommes attentifs, mais vous, soyez formel. Publiciste de Celui qui a dit: Gardez mes commandements et vous vivrez, sur quel article du Décalogue baserez-vous la longévité politique de l'établissement impérial? Tout est là, sans doute, pour vous, prêtre. Ce n'est pas tout que de descendre du Sinaï; il faut y remonter. Le Pater noster a-t-il des échos ici-bas? Éclairez-nous... Est-ce trop demander? N'êtes-vous pas le canal de la Constituante éternelle, le truchement de Dieu, son porte-voix?»

Encore une fois, si les sermons du P. Ventura n'étaient que des sermons, nous aurions dit: Ils ont la force persuasive, ils ont l'accent pénétrant, ils ont l'onction, ils ont... ce qu'ils auraient! Ce ne serait là qu'un compte à régler sur les qualités et les richesses du talent de l'orateur; mais dans la pensée évidente, catégorique et même exprimée dans ce titre que vous avez pris, c'est bien autre chose. C'est une réponse aux questions des novateurs du temps. C'est une panacée. Or, qu'on nous pardonne l'expression vulgaire! une panacée ne consiste pas à dire aux gens: Portez-vous bien, et je paierai le médecin. Or, encore, à part la vérité morale et dogmatique du christianisme qui circule dans ces discours et qui appartient au premier curé de village autant et au même titre qu'au R. P. Ventura, il n'y a véritablement pas là d'inspiration réelle et efficace dont on puisse affirmer que ceci n'est pas le bien de tous, la généralité catholique dans son ampleur flottante et détachée, mais la propriété exclusive et positive d'un esprit meilleur que les autres parce que le christianisme l'a plus profondément éclairé!...

IV

Le Carême, comme l'on disait autrefois, le Carême du P. Ventura est composé de neuf discours: Rapports entre Dieu et les pouvoirs humains;—Nécessité d'une réforme de l'enseignement public dans l'intérêt de la religion;—Nécessité d'une réforme de l'enseignement public dans l'intérêt de la littérature et de la politique;—Importance sociale du catholicisme;—Mœurs des Grands;—Exemple des Grands;—L'Église et l'État, ou Théocratie et Césarisme;—Royauté de Jésus-Christ et Restauration de l'Empire en France. Voilà les neuf majestueux sujets que le P. Ventura a du moins eu le mérite d'aborder. Ce n'est pas dans un chapitre d'un livre comme le nôtre—un index des travaux philosophiques et religieux de ce temps—qu'on peut analyser ou seulement jauger le flot de choses qui passent à travers ces sujets, tout à la fois éternels et contemporains. Charrié par la crise qui nous emporte, le P. Ventura a au front l'écume des vagues et de la tempête, et du sein de cette écume il crie éloquemment: Seigneur! Seigneur! Mais l'Évangile et la tradition ne lui fournissent pas ce qu'ils auraient fourni à saint Thomas d'Aquin, par exemple, si saint Thomas, tombé de son siècle dans le nôtre, nous avait donné une loi sur la famille chrétienne déchirée et l'ordre social ébranlé.

Le P. Ventura, qui a une clef pour entrer partout et qui n'entre nulle part, le P. Ventura, le Guizot de la chaire, qui comprend, comme Guizot comprenait, qu'il y a quelque chose à faire, ce refrain qui depuis trente ans court les rues mais qui ne dit pas résolument quoi, n'a que des aspirations, des pressentiments et d'incohérentes lueurs. Dans l'impossibilité de le suivre en ces neuf stations qu'il traverse, nous nous permettrons de signaler à l'homme d'idée le sermon final de son Carême, parce qu'il résume, en somme, toutes les questions agitées dans les autres et qu'il pose celle-là qui nous couvre, nous protège et doit nous défendre dans les éventualités que l'avenir nous garde, c'est-à-dire la restauration et l'affermissement de l'Empire.

Eh bien, dans ce discours, où les caractères d'une restauration providentielle sont exposés avec une autorité incontestable, le publiciste sacré, après avoir fait la part de Dieu dans cet événement, arrive à la part de l'homme, à ce quelque chose d'humain que nous autres faibles créatures nous sommes pourtant tenus d'ajouter dans l'histoire aux bontés et aux magnificences divines, et le voilà qui se demande alors, comme dans ses autres discours il ne se l'était jamais demandé jusque-là, ce qu'il faut voir et ce qu'il faut faire pour résoudre cette question de la fragilité, de l'accident, qui est, hélas! au bout de toutes les choses humaines! Assurément, ce moment du livre est imposant, et nous attendions à cette place, dans ce discours final, quelque chose de péremptoire sur lequel le prédicateur nous aurait laissés.

Retardée, si l'initiative avait apparu elle n'en aurait été que plus frappante. Mais savez-vous ce qu'est pour le P. Ventura, penseur hors de sa robe, et qui dans sa robe devrait être inspiré, l'initiative qui doit raffermir le pouvoir secoué et brisé par tant de révolutions successives?... On sourit presque en l'écrivant! C'est la décentralisation comme l'entend Danjou et le principe des substitutions à perpétuité. En dehors de ces deux vues politiques très connues, très discutées et encore très discutables, il ne voit plus rien, cet homme de politique sacrée, et c'est pour nous rapporter de telles choses, qui sont au pied de toutes les taupinières politiques de notre âge, qu'il est monté au Sinaï et qu'il en descend, plus resplendissant de talent que de vérité!