Nous ne croyons pas qu'effet de surprise plus désagréable se soit jamais produit en lisant un homme sur lequel on avait compté. Quoi? avoir pris le ton qu'il fallait prendre, du reste; avoir été prêtre jusque-là, touchant, poignant, d'une gravité, d'une pénétration...—mais dans cette généralité que nous avons notée, cette généralité de l'enseignement catholique que le premier venu peut avoir comme le dernier,—et puis tout à coup, lorsqu'il s'agit du conseil exprès, de la vue précise, se montrer...—comment dirons-nous? et il faut bien le dire...—si vulgaire et d'une initiative si morte! C'est là une chose presque douloureuse, et qui, à nos yeux et aux yeux de tous, décapite le titre ambitieux, et qui pouvait être juste, du livre du P. Ventura: Le Pouvoir chrétien. L'adjectif peut rester, mais le substantif ne mérite plus d'y être. C'est du christianisme éloquent que fait l'illustre théatin, mais du pouvoir... non!

Et cependant, comme tout homme qui a l'étoffe catholique sous la main et qui pourrait tailler là dedans, le P. Ventura est passé bien près de la vérité, de la vérité illuminante. Pourquoi donc faut-il qu'il soit resté sur son œil la pellicule de la cataracte? La décentralisation dont il parle est peut-être, en sachant l'entendre, une vue qui a sa justesse, mais elle n'a, dans l'économie des postulations du publiciste, ni la grosseur ni la toute-puissante efficacité qu'il lui attribue. Nous n'en dirons pas assurément autant du pouvoir paternel, qu'il veut faire plus fort par le principe des substitutions et la disposition testamentaire; nous croyons que, là, le célèbre prêtre était bien près d'une solution. Mais il en était d'autant plus loin qu'il en était plus près. Rappelons-nous le proverbe: Lorsqu'il y a dix pas à faire, neuf est la moitié du chemin.

Pour le prêtre, en effet, et pour tout homme qui croit, avec juste raison, que la politique sort des flancs de la morale et ne peut pas sortir d'ailleurs, la question primaire, la question fondamentale, à cette heure de l'histoire, est la reconstitution de la famille chrétienne, brisée par l'individualisme du temps. Nous aussi nous pensons, comme le P. Ventura, que la famille doit prendre fonction dans l'État. Nous pensons que si un pouvoir chrétien (et, certes! le pouvoir devant lequel le P. Ventura parlait alors avait ce glorieux caractère) traduisait le Pater noster dans ses lois et le quatrième commandement, il serait en mesure suffisante contre les révolutions futures et pourrait marcher en bataille rangée contre elles. Nous pensons que si on opposait aux droits de l'homme de Rousseau la déclaration des droits de la famille française représentée par le Père, ceci nous infuserait un sang nouveau dans les veines et que le pouvoir politique en bénéficierait à l'instant même, car le Notre père ne s'adresse pas qu'à Dieu. Il se réfléchit jusque dans le sein des mineurs de la famille, et c'est un rayon divin qui traverse le diamètre de l'espace et de l'infini!

V

Et dire comment et par quels moyens cette traduction était possible, le dire nettement, voilà la politique sacrée comme en ferait Bossuet à cette heure et que nous attendions du P. Ventura. Quel sujet et quel auditoire! L'imagination nous le fait entendre: «Plantez, sire, les racines de vos enfants dans le cœur de tous les foyers domestiques. Enfoncez votre dynastie dans huit millions de dynasties. Réverbérez-les et qu'elles vous réverbèrent! A la statue dynastique il faut un piédestal de granit comme elle.» Quel texte inouï et quelle occasion splendide pour un orateur qui eût été plus qu'orateur! Hélas! le P. Ventura, nous le répétons, n'a été que cela. Ce n'est pas cependant le courage qui lui a manqué. La religion est une Thétis qui trempe les cœurs dans des eaux dont ils ressortent Achilles et qui leur dit: «La peur seule est mortelle.» Et, d'ailleurs, avait-il besoin de courage? Ne parlait-il pas devant l'homme qui sait que le pouvoir est la vertu des rois et qui en a fait la sienne?...

VI

Un mot encore sur ces sermons, qui, s'ils ne sont pas davantage, resteront de très beaux discours prononcés devant Sa Majesté l'Empereur. Ils sont précédés d'une introduction de la plus majestueuse gravité, due à la plume de Louis Veuillot, dont le talent, on peut le dire, a pris depuis quelque temps un surcroît d'aplomb et le caractère, presque l'éclat, d'une popularité. Ce rayon, qui lui est venu enfin à travers les préjugés de la haine, et qu'il n'a pas cherché, Dieu merci! il le conservera, s'il ne faut pas pour cela dévier de sa ligne droite, et il le perdra sans souci pour ne pas en dévier.

[LE DOCTEUR TESSIER][55]