I
Les Études de médecine[56] dont le docteur Tessier a publié la première partie, sont, avant tout, un livre de discussion ardente sous des formes sévères, une polémique corps à corps et mortelle contre des hommes célèbres et des doctrines malheureusement professées; mais cette discussion est, en bien des points, si détaillée et si spéciale, le langage qui l'exprime est d'une propriété si technique et si profonde, qu'au premier abord elle semblait, par cela même, échapper à notre examen. C'est à la réflexion seulement que nous avons compris qu'un livre de cette importance et de cette portée ne pouvait être passé sous silence. Les Études du docteur Tessier n'intéressent pas, en effet, que les hommes d'une science déterminée. Elles méritent d'être signalées à l'attention de tout ce qui pense.
Elles s'appuient sur ces grandes généralités qui soutiennent tout dans le monde intellectuel et moral. A travers les lignes droites ou les sinuosités de l'argumentation supérieure de Tessier, on voit que l'esprit de ce redoutable discuteur doit fomenter, depuis longtemps déjà, une vaste théorie de son art, et il est impossible de ne pas tenir compte de ce qu'on aperçoit d'un système qui, sans doute, se dégagera plus tard avec la double force de ses développements et de son ensemble. Si nous pouvions, par le peu que nous en dirons, avancer le moment où ce système, parachevé et complet, sortira de l'esprit auquel il a donné tant de résistance et de vigueur contre les tendances d'un enseignement vicieux et funeste, nous croirions avoir fait assez. Les prétentions du temps actuel sont philosophiques. C'est dans ces prétentions qu'il faut le saisir pour le redresser. L'esprit philosophique a mis partout sa main insolente; il faut partout la lui couper. Sous prétexte d'indépendance, il a brisé la chaîne des traditions dans toutes les directions de la pensée. En histoire, il a faussé les faits à l'aide d'interprétations mensongères, et il a inventé des philosophies de l'histoire. Tessier est un de ces fermes esprits qui ne donnent pas dans ces majestueuses niaiseries. Il est de ceux qui croient que, sur tous les terrains,—en médecine comme ailleurs,—l'histoire doit faire taire la philosophie et tient en réserve des réponses et des solutions toutes prêtes quand la philosophie n'en a plus.
Et qu'on n'infère pas de ces paroles que le docteur Tessier est impropre à ce qu'on appelle les choses de la philosophie et qu'il a pour elle ce dédain qui est l'hypocrisie de l'impuissance! On se tromperait assurément. Tessier est, au contraire, une intelligence philosophique. C'est un métaphysicien d'un ordre élevé. Le livre dont nous parlons en fait foi. Il aime et il invoque la métaphysique. Il la trouve dans l'esprit humain et il ne veut point qu'on l'en arrache. Il en maintient la nécessité. Il en reconnaît la grandeur, quand la plupart des médecins modernes, métaphysiciens pourtant, mais malgré eux, et aveugles, l'insultent et la repoussent comme un piège, plein de trahison, que l'esprit humain se tend à lui-même. Seulement, tout métaphysicien qu'il puisse être, l'auteur des Études de médecine générale est encore plus traditionaliste que philosophe, et il laisse à sa vraie place la métaphysique, dans la hiérarchie de nos facultés et de nos connaissances, en homme qui sait que sans l'histoire les plus grands génies philosophiques n'auraient jamais eu sur les premiers principes que quelques sublimes soupçons... Le docteur Tessier, qui croit à la science médicale, qui la défend contre les invasions sans cesse croissantes de la physique, de la chimie et d'une physiologie usurpatrice, donne pour chevet à ses idées le récit moïsiaque, dont tout doit partir pour tout expliquer, et l'enseignement théologique et dogmatique de l'Église. En plein XIXe siècle, lui, médecin, il se fait hardiment scolastique, et, comme le robuste et beau pasteur du tableau de Léopold Robert, accoudé si grandiosement contre son attelage, l'auteur des Études de médecine générale, appuyé sur le front puissant du Bœuf de Sicile, oppose fièrement saint Thomas d'Aquin à Cabanis. Il appartient donc à ce groupe d'esprits qui pensent que la Renaissance et l'expérimentalisme de Bacon ont détourné les sciences, aussi bien que les lettres, de la voie qu'elles devaient suivre au sein d'une civilisation chrétienne, et qui sont décidés à mourir ou à ne jamais vivre dans la popularité de leur siècle pour les y faire rentrer si Dieu lui-même ne s'y oppose pas. Avec le genre d'occupations et de préoccupations auxquelles le docteur Tessier a dévoué sa vie, on peut s'étonner qu'il fasse partie de ces «derniers Romains», qui périront probablement à la peine et à l'honneur de la vérité; mais s'il y a là une raison pour être surpris, il y en a une autre pour applaudir et pour admirer!
II
De tous les esprits, en effet, qu'a faussés et corrompus le sensualisme de la Renaissance et l'expérimentalisme de Bacon, qui en a été la doctrine, les médecins ont été et sont encore, par le mode séculaire de leur enseignement, les plus profondément atteints. C'est qu'on ne touche pas impunément sans précaution à la matière! L'Hercule intellectuel n'est pas comme l'Hercule de la chair. Il meurt de son baiser à la terre. Quand il l'étreint trop fort, il étouffe dans toute cette poussière sa vigoureuse spiritualité. Aveuglés par leur long tête-à-tête avec des organes et des phénomènes, la plupart des médecins ont, depuis Bacon et son observation raccourcie, dégradé la science dont ils relèvent, et ils l'ont réduite à n'être plus qu'un empirisme superficiel et grossier. Le matérialisme païen, qui, en renaissant, devait reparaître plus monstrueux que la première fois puisqu'il renaissait dans une société chrétienne, est scientifiquement plus grand dans les écrits de Van Helmont et de Boerhaave qu'il ne l'était, par exemple, sous la plume d'Hippocrate et les traditions de l'école de Cos. Filtrant partout, comme la boue du Nil, dans les inspirations des poètes, dans les chefs-d'œuvre des artistes, dans les mœurs des classes élevées, pour retomber de là dans les peuples comme, de l'élégante cuvette d'une fontaine, l'eau ruisselle dans les profondeurs d'un bassin, le matérialisme, qui cherchait son lit, en a enfin trouvé un, qui semble éternel, sur le marbre des amphithéâtres. En supposant que l'intelligence humaine soit un jour nettoyée de cette doctrine immonde, les médecins seront les derniers à en essuyer leur pensée. A prédire cela, croyez-le bien! il n'y a ni exagération ni imprudence, et la preuve en est dans le livre de Tessier. Nous l'avons lu et nous en sommes resté accablé. On y trouve, exposées et réfutées, les doctrines des professeurs les plus influents sur l'enseignement et sur l'opinion, et ces doctrines sont matérialistes,—immuablement matérialistes,—comme si nous étions au lendemain de la Renaissance ou à la veille de la Révolution française!
Il faut dire cela, et le dire bien haut. Nous avons donc vécu en vain. Les cynismes du XVIIIe siècle, en débauche d'esprit comme de mœurs, n'y ont rien changé. Les honnêtes gens ont eu horreur et dégoût, mais l'horreur n'a pas monté plus haut que le cœur. La science probablement trempe la tête dans un Styx, comme le corps d'Achille, afin de faire à ses enfants un sentiment moral invulnérable, et (le croiront-ils, ceux-là qui ne sont pas médecins?) le matérialisme a continué d'être, à peu de chose près, à cette heure, ce qu'il était quand La Mettrie publiait cette histoire naturelle de l'âme qui fit tant de bruit, et cet homme-machine qui n'en fit pas moins! En ce temps-là, les habiles et les modérés du matérialisme dirent que La Mettrie avait l'esprit un peu dérangé; et, pour se consoler, il s'en alla, Triboulet de la philosophie, bouffonner chez le roi de Prusse. Mais Cabanis allait naître, Cabanis, qui, sous une phraséologie encore plus lâche que honteuse, devait nous donner la pensée comme une sécrétion du cerveau.
Pour ma part, doctrinalement parlant, je ne vois pas nettement qui vaut le mieux de Cabanis ou de La Mettrie. Quant à la politique, mise au service de la doctrine, c'est différent! Cabanis, qui a la froideur et les insinuations du serpent, est à coup sûr très supérieur à La Mettrie, entraîné par une expression à outrance et un tempérament désordonné. Blafard et douceâtre écrivain, élégant, mais à la manière des incroyables de son temps, appliquant aux matières philosophico-médicales la rhétorique effacée de son ami Garat, Cabanis, malgré une médiocrité foncière, a laissé un sillon profond, que d'autres ont fécondé, et a exercé une influence décisive sur l'enseignement en France tel qu'il est encore aujourd'hui.
Comme le remarque Tessier avec infiniment de justesse, Cabanis, qui avait contre l'Église et les idées religieuses les haines perverses de son époque, voulait, dans la civilisation de l'avenir, remplacer les prêtres, dont le rôle était fini (pensait-il), par les vingt mille médecins qui allaient toucher, en haut et en bas, à toutes les réclamations de la société moderne et la gouverner en la retournant sur son lit de douleur. Le plan n'était pas mal combiné. Il valait mieux que la prêtrise des philosophes de l'avenir inventée, depuis, par Cousin, Saisset et Simon. Ce plan aurait, s'il avait vécu, ravi d'espérance Condorcet. Sans le chrétien Napoléon, qui se mit tout à coup à faire les affaires de Dieu, et quelques esprits du plus haut parage, comme le vicomte de Bonald, qui, par parenthèse, traita Cabanis dans ses Recherches philosophiques comme plus tard de Maistre traita Bacon, le matérialisme passait presque à l'état d'institution politique. Nonobstant l'effort de ces grands hommes,—de ces grands spirituels,—il resta au fond de l'enseignement, en s'aplatissant, il est vrai, en y rampant, en s'y coulant comme un reptile, mais il y resta.
Un jour, la philosophie générale eut assez de cette auge et releva le front. Les philosophes du XIXe siècle réagirent contre les philosophes du XVIIIe. La Romiguière abolissait Condillac. Cousin, toujours poli, en sa qualité d'éclectique, effaçait Locke... d'un coup de chapeau. Galvanisé un instant, le spiritualisme cartésien disparut bientôt dans ce vaste trou de formica-leo, cette logique de Hegel, qui tue la pensée par le vide. Au milieu de tout ce mouvement, le matérialisme médical ne bougeait pas. Il laissait dire et faire et se transformer la philosophie. Comme le voyageur de la fable, craignant que le vent ne fût pas pour lui il serra son manteau autour de sa personne, et si bien qu'à moins de le regarder de fort près on ne pouvait le reconnaître. C'était son salut. Il ganta sa main et masqua son visage, et l'on vit jusqu'à ce lion de Broussais, dont Pariset disait: Quærens quem devoret, devenu tout à coup d'une prudence antipathique à son génie, mettre une sourdine à sa voix rugissante, et inventer, pour mieux cacher le secret de la comédie, ce mot d'ontologie qui signifiait toutes les chimères et toutes les sottises de la religion, de la métaphysique et de la spiritualité.