Or, si Broussais s'humiliait ainsi, Broussais, le plus superbe esprit qui se soit jamais posé sur des griffes entrecroisées à la guisa di leone, comme dit le poète, on se demande ce que durent faire les hommes qui vinrent après lui et dont l'audace n'était pas, comme la sienne, mesurée à la grandeur de l'intelligence. Eh bien, ce qu'ils firent, le docteur Tessier s'est donné la mission de nous l'apprendre en leur répondant! Il a choisi les plus comptés d'entre eux et il a cherché, sous le masque fin d'une phrase éteinte, qui jette de la cendre par-dessus la flamme afin qu'on ne crie pas «au feu!», la doctrine, l'immuable doctrine, qui a bien pu modifier des vues de détail, mais qui est la même dans ses conclusions qu'aux jours où elle ne se cachait pas. Encore une fois, nous ne pouvons entrer dans cette robuste et longue discussion, qu'il faut prendre où elle est, c'est-à-dire dans le livre de Tessier. Les problèmes sur lesquels roule tout l'enseignement médical y sont examinés avec les solutions qu'en donnent les professeurs actuels, dont on cite les noms, les discours et les livres. Méconnaissance de la nature spirituelle de l'homme, qu'on définit un mammifère monodelphe bimane et rien de plus, négation de l'unité de la race humaine, affirmation de l'activité de la matière, confusion de la physiologie et de l'histoire naturelle au mépris des traditions médicales depuis Hippocrate jusqu'à nos jours, enfin l'opinion qui implique le matérialisme le plus complet: «Que la vie ne doit pas être considérée comme un principe, mais comme un résultat, une propriété dont jouit la matière, sans qu'il soit nécessaire de supposer un autre agent dans le corps», toutes ces solutions, et beaucoup d'autres de la même énormité, sont attaquées et ruinées de fond en comble par le rude joûteur des Études.
Il suit, avec une longueur de vue et une implacabilité de logique auxquelles rien n'échappe, les conséquences de ces doctrines dont la science est empoisonnée, et, Dieu merci! il n'est pas au bout de son travail puisque nous n'avons que la première partie d'un ouvrage qui devra montrer, dans tous les rameaux de l'enseignement, la filiation de ces erreurs. Le docteur Tessier n'est pas uniquement préoccupé de spiritualiser l'instruction et de tenir compte de la magnifique duplicité humaine, même dans l'intérêt de l'observation physiologique; il va plus loin et plus haut... «Le rationalisme dogmatique—dit-il—ne saurait coordonner les phénomènes physiologiques et comprendre les rapports de la physiologie et de la médecine; mais, sur le terrain de la pathologie, ce rationalisme devient la négation de TOUTE vérité.» Ainsi, comme on le voit, l'enseignement n'est pas seulement matérialiste; il est, de plus, arbitraire et antimédical, et l'habile écrivain le prouve avec une rigueur dont, certes! il n'avait pas besoin aux yeux de ceux qui savent jusqu'où peut porter une idée. En effet, les doctrines matérialistes sont, scientifiquement, ce que sont politiquement les doctrines démagogiques, troublant également la tradition, et les unes violant aussi bien l'histoire dans le monde des idées que les autres dans le monde des faits!
III
Et, ici, nous touchons au plus beau côté d'un livre qui nous en promet un autre, dégagé de toute polémique, et par cela plus grand... Esprit historique, comme on doit l'être avant d'être métaphysicien, le docteur Teissier ne fait point la guerre sans savoir comme il fera la paix. On a eu de fort grands critiques pour la critique elle-même, et qui, comme Bayle, appuyaient leurs têtes d'or sur l'argile d'un scepticisme toujours près de s'écrouler; mais Tessier est or de partout. S'il veut détruire le physiologisme moderne, il sait aussi ce qu'il veut mettre à la place, et c'est précisément ce qui y était. Le plus bel effort des esprits vigoureux est de renouer les traditions, en toutes choses, quand elles ont été rompues; c'est de se rattacher à ce passé qui est toujours une vérité ensevelie. Les chefs de dynastie le savent bien, qu'il n'y a rien de plus difficile et de plus grand! Tessier, qui est peut-être, à sa manière, un chef de dynastie,—car, ou nous nous trompons beaucoup, ou il a toute une famille d'idées puissantes à établir,—Tessier est une de ces intelligences qui travaillent à renouer la chaîne des enseignements scientifiques, et jamais il ne nous a paru plus heureux dans son effort qu'en posant (pourquoi n'est-ce que de profil?) la grande question de l'immutabilité des maladies. Le physiologisme, qui règne encore quoique son conquérant ne soit plus, a inventé un état de santé qui ressemble fort à ce qu'était l'état de nature chez les publicistes du siècle dernier. En identifiant, comme il l'a fait, la maladie avec le symptôme ou la lésion, il a supprimé la maladie, et, de cette façon, il a bouleversé tout ce qu'on savait et tout ce qui était force de loi sur cette question fondamentale: «Le mot nature vient du mot nasci,—dit Tessier avec la simplicité de la lumière,—par conséquent, toutes les fois qu'une question de nature est posée, elle implique à l'instant même une question d'origine. Donc la question des maladies pose la question de leur origine, et par suite de l'origine du mal.»
Réduit à ses seules forces et répugnant à regarder au fond de l'histoire, le rationalisme devait considérer ces questions comme vaines et insolubles, et il n'y a pas manqué; en cela au-dessous de l'antiquité païenne, qui ne connaissait pas Bacon, mais qui n'en savait pas moins observer et conclure. Hippocrate, en effet, ce vieillard divin,—car l'histoire, pour honorer ce grand observateur, n'a trouvé rien de mieux que de l'appeler comme le vieil Homère,—avait reconnu l'immutabilité des maladies quand il s'écriait, avec le pressentiment d'une révélation: «Il y a là quelque chose de Dieu (quid divinum)!» Et quand aussi Démocrite, tenant de plus près la vérité, écrivait ce mot singulier: «L'homme tout entier est une maladie», comme s'il eût deviné ce dogme de la chute après lequel il n'y a plus rien à l'horizon de l'histoire ni à l'horizon de l'esprit humain!
C'est cette immutabilité des maladies, niée et méprisée comme tant de grandes traditions à cette heure, que Tessier a osé relever et soutenir. Il a choisi cette forte thèse parce qu'il l'a rencontrée sur la route de ses déductions, mais surtout parce que, triomphante, elle entraînerait la ruine du matérialisme,—sa ruine définitive, sans que dans ses débris il pût retrouver une pierre pour se faire un bastion. L'immutabilité des maladies s'explique par les prédispositions morbides; les prédispositions morbides par une hérédité qui, elle-même, confine à un état antérieur dont l'homme n'est sorti qu'en se laissant criminellement tomber. Tout cela n'est pas nouveau. Mais rappelez-vous le mot de Pascal, vous qui avez au moins le respect des noms écrasants, et taisez-vous! «Le nœud de notre condition—écrivait le penseur terrible—prend ses retours et ses replis dans cet abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme.» Provoquer, par des livres supérieurs comme l'est celui de Tessier, le retour aux idées spirituelles et chrétiennes dans l'enseignement de cette science immense,—la médecine,—ce n'est donc pas de l'invention, mais c'est mieux. «C'est la pyramide renversée sur la pointe et replacée sur la base,» comme le disait ce grand écrivain, qui, pour son compte, a fait si bien un jour ce qu'il avait dit.