Si Flourens n'avait qu'une seule importance,—s'il n'était qu'un savant d'un ordre supérieur enfermé dans la carapace d'une grande spécialité, impénétrable à tout ce qui ne serait pas savant, sinon du même niveau que lui, au moins du même courant d'études,—nous ne nous hasarderions point à vous en parler... Nous laisserions aux livres purement scientifiques, ou aux mémoires de l'Académie dont il est le secrétaire perpétuel, à vous entretenir de ses découvertes en anatomie et de ses travaux en physiologie et en histoire naturelle. Flourens, heureusement pour lui,—encore plus heureusement pour nous,—n'est pas qu'un savant considérable et officiel. C'est aussi un lettré, un lettré autant qu'un de nous. C'est un lettré qui reporte sur la science, pour en adoucir l'austérité et sans rien diminuer de sa beauté profonde, tout ce que le génie littéraire peut donner à la pensée d'un homme de clair, d'élégant et de doux. Et ces trois mots caractérisent très bien, je vous assure, le genre de talent de Flourens, de cet homme qui aurait pu, ma foi! être pesant sans se compromettre, tant il savait de choses, et qui s'en est si bien gardé!
Mon Dieu, oui! il aurait pu être pesant tout comme un autre. Il est savant. Il a donné à la science toute sa vie, et, vous le verrez tout à l'heure, la science a très bien agréé ses hommages. Elle l'a rendu heureux; elle ne l'a point traité comme un de ses patiti inféconds qu'elle traîne quelquefois après elle. Et cependant il n'a pas eu la fatuité de son bonheur, car la fatuité des savants heureux, c'est la lourdeur... une lourdeur gourmée, épatée, infinie. C'est leur turcarétisme, à eux! Au contraire, il a été léger; mais léger comme un ignorant charmant, qui n'a pas autre chose à faire que d'avoir de la grâce, de temps à autre, et de se montrer spirituel. Flourens n'est point un érudit à l'allemande, quoiqu'il soit de l'Académie de Munich et de bien d'autres académies. C'est un érudit des plus français, qui n'a pas perdu, comme tant d'autres, en cultivant la science, sa qualité de Français. Originalité mi-partie, dont chaque moitié vaut presque un tout. Savez-vous comment il procède? il enlève la science,—cette puissante personne à la Rubens moins la couleur,—il l'enlève dans les bras très fins de sa littérature et lui ouvre ainsi dans le monde un chemin que, sans cette enlevante littérature, la science peut-être ne ferait pas. Il la vulgarise et la popularise. Il lui fait faire son tour... d'esprits! Artiste délicat, il lui attache des ailes transparentes, qui ne fondent point comme celles d'Icare, et qui l'emportent bien loin de tous les malheureux culs-de-plomb qui peuplent les Académies.
Voilà Flourens! et voilà pourquoi aussi les œuvres d'un homme aussi savant que lui attirent notre attention, malgré tout ce qu'on rencontre dans ces œuvres de particulier, de spécial, de technique, d'effrayant pour nous. La fleur littéraire, qui n'est parfois qu'un brin de muguet, insinue son parfum dans ces livres de nomenclatures et de descriptions anatomiques qui devraient être si secs et parfois si nauséabonds pour tout ce qui n'a pas l'ardente et féroce curiosité du savoir, et cette petite odeur, qui surprend là, mais qui plaît partout, invite les esprits les moins enclins à la science à prendre ces livres et à les ouvrir. Le langage facile, pur, agréable, qu'on parle ici ne rappelle en rien le langage rude, incorrect et parfois opaque, que la science, soucieuse seulement de l'exactitude des faits, est accoutumée de parler. Non que la science ne puisse avoir son éloquence, une éloquence à elle,—brusque ou calme, mais carrée, didactique, imperturbable, ne craignant d'appuyer sur rien quand elle croit, en appuyant, préciser davantage. Seulement, ce n'est pas là la langue de Flourens. La sienne n'a rien de cette substance épaisse et forte. Elle ne ressemble pas au bloc de cristal qui absorbe le jour qu'il renverra plus tard quand il sera taillé et mis sous son arc de lumière. Elle est taillée, elle, mais mince et lumineuse comme la vitre à travers laquelle vous regardez les étagères d'un muséum, et, il faut bien le dire, depuis Fontenelle,—ce léger dans la consistance comme Flourens,—rien de pareil en fait de style scientifique ne s'est vu pour la transparence presque aérienne de la phrase et cette précision, sûre d'elle-même, qui n'a pas besoin d'appuyer.
En effet, il y a, dès les premières pages de ces Œuvres complètes[58], qui renferment non seulement les découvertes de la science mais les hommes qui les ont faites, et la biographie après l'histoire, il y a, entre Flourens et Fontenelle, un rapport qui saute aux yeux, malgré et à travers toutes les différences de philosophie, de sentiment et de destinée qui existent entre le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences du XVIIIe siècle et le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences d'aujourd'hui, et ce rapport, c'est l'incomparable diaphanéité de leur exposition à tous deux. C'est la sveltesse d'un style que le goût littéraire a dégagé et allégé jusqu'à la légèreté d'un Grammont ou d'un Matta, si de tels hommes avaient pu écrire sur les sciences. C'est cette chose dont on peut se passer aussi en France, mais non sans en souffrir: l'agrément! l'agrément jusque dans les matières qui comportent le moins d'agrément! l'agrément, ce superflu si nécessaire à l'esprit français! Fontenelle et Flourens, et tous les deux autant l'un que l'autre, ont introduit et créé le joli dans la science, sans la dégrader.
Pour la première fois, le Corneille a été joli sans sottise. On a pu dire avec eux et en les lisant: Une jolie science, une jolie expérience, une jolie découverte, une jolie description de physiologie,—toutes choses qui autrefois faisaient trembler et qui, autre part que chez eux, rendent encore bien grave. Ils ont été attirants, amusants, attachants, quelquefois brillants, et on a pu se risquer un jour, sur la foi de leurs livres, aux sciences physiques ou naturelles sans avoir la vocation d'un héros, d'un martyr, d'un La Pérouse qui n'en reviendra pas et qui croit s'en aller bravement se faire manger par les sauvages!
Certes! Il n'y aurait que cela dans Flourens, il n'y aurait que cette ressemblance, que ce rapport avec Fontenelle, que ce serait assez pour exciter en nous la plus vive sympathie. Le progrès ne peut pas s'arrêter, c'est bien entendu, et il pullule de rudes ouvriers à la science, des piocheurs et des défricheurs du sublime le plus américain; mais quelqu'un qui ressemble à Fontenelle, mais, au plus épais de la science, deux doigts d'esprit qui tiennent une plume légère, voilà ce qu'on ne voit pas tous les jours!
II
Et il n'y a pas que ces deux doigts d'esprit dans Flourens. Il n'y a pas que le génie littéraire de Fontenelle retrouvé au fond de sa fonction, comme une chose oubliée à sa place dans l'intérêt de son successeur. Il n'y a pas dans Flourens, quoi qu'il y soit aussi, qu'un historiographe d'académie, qu'un tabellion d'éloges officiels dont l'original reste au greffe et dont l'expédition est donnée à la postérité, qui aimera à la lire pour la façon dont elle est libellée, je vous en réponds! Il y a un autre homme, qui n'est pas, qui n'a jamais été dans Fontenelle. Fontenelle, lui, quand, de ses deux doigts que j'adore, il a fini d'écrire son Éloge d'Académie ou son Histoire de l'Académie, qui était aussi un éloge, bien digne d'un ancien madrigaliste comme il l'avait été en l'honneur des dames (car les académies sont des dames aussi, quoique composées de plusieurs messieurs); oui! quand Fontenelle a achevé de tourner ce madrigal suprême, et il le tourne bien, ayant eu jusqu'au dernier moment la grâce et la clarté,—cette grâce de la lumière, ayant été, ce vieux Tithon, aimé jusque-là de l'Aurore!—alors tout est dit. Il est épuisé, il a rendu son dernier souffle, l'aimable bonhomme! Il n'est plus que le Céladon, plus passé que ses aiguillettes, d'anciennes bucoliques oubliées,—un pasteur d'Arcadie enterré en Académie.
Mais Flourens, après ses Éloges, est toujours Flourens, c'est-à-dire ce qu'il a été toute sa vie: un anatomiste, un naturaliste, un physiologiste, un professeur. Ce n'est pas seulement qu'un secrétaire perpétuel d'académie, il est perpétuel de talent en son propre nom, ce qui vaut bien mieux! Il y a là, dans cette publication de chez les frères Garnier, huit à dix volumes qui ne sont que la fleur d'un panier très plein et très profond, dans le fond duquel je ne plongerai pas mes mains indignes. Mais je me permettrai de toucher, sans appuyer, au velouté de toute cette fleur. Je me permettrai de vous faire remarquer cette poudre étincelante, tombée des ailes de cette érudition d'abeille, qui a le vagabondage de l'abeille, qui en a le miel, mais qui n'en a pas l'aiguillon.
Et, d'abord, voici trois à quatre volumes de Notices qui sont certainement la partie la moins considérable et la moins travaillée de cet esprit facile à qui rien ne semble coûter, tant il est éveillé et preste! et dont plusieurs (celles sur Henri-Marie de Blainville, Léopold de Buch et les Jussieu) sont de petits chefs-d'œuvre d'appréciation attique. Puis, après ces Notices, voici une Histoire de la circulation du sang, à travers laquelle le lecteur, et même la lectrice, verront circuler le leur dans leurs veines. C'est peut-être dans cette histoire que Flourens a le plus exhalé sa petite odeur de muguet littéraire quand, de savant en savant, il est arrivé jusqu'à Guy Patin, cette excellente figure, ce Boileau-Despréaux de la médecine, qui aurait donné très bien la monnaie de sa pièce à l'autre Boileau, le railleur de la Faculté. Ici, le naturaliste, le physiologiste, devient presque un critique comme l'un de nous. C'est un clair de lune de Sainte-Beuve; mais c'est un clair de lune limpide! Après cette Histoire de la circulation du sang, vous avez L'Instinct et l'intelligence des animaux, une question qu'un fils de Buffon comme Flourens devait traiter dans un de ses ouvrages; car vous savez si Flourens est le fils de Buffon et s'il mérite de porter le nom de Buffonet que Buffon donnait à son fils! Puis encore un Examen de la phrénologie, très court, comme il convient, le mépris ayant une expression brève quand il n'est pas silencieux, et le mépris étant tout ce que mérite cette doctrine, qui n'est plus qu'une amusette de salon depuis que Broussais, ce tribun médical, n'est plus là pour la défendre de sa voix âpre.