Flourens, qui ne pèse sur rien, a donné à cela sa chiquenaude, et la chiquenaude a suffi pour enfoncer les protubérances; mais il n'en a pas moins fait justice à Gall quand il s'agit des services rendus par cet homme, en dehors de son système, à l'anatomie. Enfin, voici le livre qui a fait tant de bruit, et qui, je le crois, a été pour Flourens la queue du chien d'Alcibiade: le Livre sur la longévité! L'Alcibiade de la physiologie se devait de couper la queue de son chien, et il l'a coupée en homme qui sait se servir du scalpel et de l'esprit français. Mais j'ai gardé pour le dernier le meilleur et le plus intéressant des livres de Flourens, celui-là qu'il a intitulé: De la Vie et de l'Intelligence, et sur lequel je crois nécessaire de m'arrêter.

III

Quand nous avons rendu compte, dans ce volume, de l'Histoire des manuscrits de Buffon que Flourens a publiée, nous avons dit que nous reviendrions sur les services rendus par l'éminent commentateur du grand naturaliste à la philosophie générale. Eh bien, c'est ce livre: De la Vie et de l'Intelligence, qui fait le mieux mention de ces services! Philosophiquement, Flourens, ce rayon intellectuel qui glisse plus sur la métaphysique qu'il ne la pénètre, Flourens est cartésien. A toute page il vante la Méthode de Descartes, et trop, selon nous. Il admire l'axiome assez vulgaire de cette méthode: «qu'il ne faut admettre pour vrai que ce qu'on connaît évidemment pour tel». Comme si ce moyen de connaître évidemment le vrai, la Méthode de Descartes, l'avait donné jamais à personne! Il est vrai que Flourens dit que Descartes oublie sa méthode en physique. En est-elle donc meilleure pour cela?

Descartes a toujours fait des efforts enragés pour sortir du moi, et il y est resté. Moins heureux que le renard de la fable, il n'a pas trouvé d'échine de bouc pour s'aider à sortir du puits dans lequel il était descendu et qui n'est pas le puits de la vérité. Flourens, fils de Buffon, est le petit-fils de Descartes. Il a grandi entre deux hypothèses; mais l'observation et l'expérimentation l'ont parfois arraché aux influences de sa naissance et de son éducation, et de l'aperçu il est monté jusqu'à la découverte. Or, il a fait deux découvertes, surtout, qui seront ses deux meilleurs titres d'honneur dans la tradition scientifique. La première est celle de la formation des os démontrée à l'aide d'expériences très ingénieuses et très concluantes, et la seconde, c'est la localisation de l'intelligence dans le cerveau, dont il prouva physiologiquement l'unité. Avec sa théorie expérimentale sur les os, Flourens jetait aux Bichats de l'avenir, pour le développer, le germe d'une nouvelle chirurgie, et ce n'était là qu'un profit de la physiologie; mais la théorie posant l'axiome superbe: «la matière passe et les forces restent», frappait le matérialisme, d'un premier coup, au ventre même. Ventrem feri! Seulement, au second, la bête s'abattait, et ce second coup mortel et qui en finissait fut la localisation de l'intelligence dans le cerveau!

Rien de plus curieux que la démonstration de Flourens, rapportée avec beaucoup de détails dans le livre De la Vie et de l'Intelligence, et avec cette clarté qui est le don de son talent. C'est là qu'il faudrait la chercher. Lui, l'anatomiste cartésien, il n'invoqua pas la pensée, la spiritualité, la conscience, cette ligne solitaire et impossible à joindre de l'asymptote éternelle! Non! il prit tout simplement et tout brutalement le cerveau, le découvrit, le disséqua, et, sous la pointe de ce scalpel qui est le seul instrument de vérité pour les matérialistes, il montra que le cerveau était le siège exclusif de l'intelligence; que l'ablation d'un des tubercules déterminait la perte du sens de la vue, mais que l'ablation d'un lobe laissait la sensation et détruisait seulement la perception. Il établit que l'un était un fait sensorial, l'autre un fait cérébral, et que la sensibilité n'était et ne pouvait jamais être l'intelligence, pas plus que l'idée la sensation.

Contrairement à la théorie de Locke et de Condillac, mère de toutes les autres théories sensualistes, il prouva que penser est si peu sentir qu'on peut couper le cerveau par tranches—et il le coupa—sans produire aucune douleur, la sensibilité n'existant que dans les nerfs et dans la moelle épinière, et l'intelligence étant le cerveau où n'est pas la sensibilité. Et il alla plus loin encore! Il démontra que sentir n'est pas même percevoir et que le cerveau seul perçoit. Enfin, il analysa expérimentalement les facultés, les fonctions, les forces, et donna la preuve sans réplique à ses adversaires (car c'était une preuve physiologique) de l'unité de l'intelligence, concluant que la physiologie répétait le témoignage du sentiment, et qu'elle le confirmait en le répétant.

Telle est, sauf les développements, qui sont très lumineux et dont on ne peut donner ici la longue chaîne logique, la grande démonstration faite par Flourens contre le matérialisme, et qui, selon nous, doit finir et emporter le débat. C'est, comme on le voit, le dernier mot philosophique prononcé dans un ordre d'idées qu'il forclôt et contre lequel nulle objection ne peut désormais se relever. C'est la dernière raison,—ou, bien mieux!—c'est le dernier fait sous lequel s'enterrera le matérialisme et cette philosophie de la sensation qui a longtemps régné, et qui se raccroche en ce moment au panthéisme pour ne pas tout à fait périr et pour retrouver plus tard le moyen de vivre.

Par le panthéisme, en effet, le matérialisme a toujours un pied et une main dans la philosophie contemporaine, et ce n'est pas le spiritualisme, réduit à ses seules forces, qui coupera jamais ce pied et cette main-là. Il l'a essayé au commencement du siècle, ce spiritualisme vain qui, en dehors des idées chrétiennes, a l'insolence et l'ingratitude de se croire quelque chose. C'était l'heure où la société n'en pouvait plus, changeait d'erreur et se tournait de l'autre côté sur sa paillasse de sophismes. Mais Cousin, qui discutait Locke, n'empêcha pas Broussais. D'ailleurs, il faut bien en convenir, quelle que soit la doctrine dont il est question, ce n'est jamais par des arguments tirés d'un ordre d'idées déterminé qu'on peut enfoncer et ruiner les arguments tirés d'un bon ordre d'idées contraires, et, tout de même que le spiritualisme ne peut mourir que sous des raisons spiritualistes tout de même le matérialisme ne peut périr et crouler que sous des raisons tirées de lui-même. Or, l'honneur de Flourens est d'être venu nous les donner!

IV

Encore une fois, voilà le vrai mérite de Flourens. Voilà la gloire sérieuse de cet esprit, léger seulement par l'expression, qui a porté dans la science un sourire inconnu et charmant. Un jour il a été terrible et il a souffleté le matérialisme avec un scalpel! Puis il a repris son sourire, dans lequel aucun scepticisme ne se joue. L'historien de Magendie a l'originalité d'être convaincu. Non seulement il est spiritualiste, puisqu'il est cartésien, et nous avouons que jamais ce spiritualisme-là ne nous a paru très formidable et très auguste; mais il est chrétien, et il a toujours mis sa science derrière le christianisme, ce qui est sa place, malgré les rébellions insolentes de quelques savants. Sur la création, il est pour Moïse, et sur l'unité de la race dans le genre humain. Il croit aux causes finales; mais, comme il le dit avec un sens délié et profond, il ne conclut pas «le dessein suivi des causes finales, mais les causes finales du dessein suivi». Il n'est guères possible de dire plus juste et de penser plus fin.