Finesse et justesse, ce sont, en effet, les qualités supérieures de Flourens. C'est de justesse dans l'expression et de finesse dans la pensée qu'est faite sa lucidité, car Flourens n'est pas seulement un esprit lucide, c'est mieux que cela: c'est une lucidité. Nous n'avons pas entendu Flourens comme professeur, mais il doit porter dans son enseignement les qualités qui font de l'exercice du professorat quelque chose comme une création continuée, car éclairer les esprits, c'est les créer une seconde fois. C'est même, dirons-nous,—et c'est la seule critique que nous oserons contre ces livres amusants comme s'ils n'étaient pas savants et savants comme s'ils n'étaient pas amusants,—c'est même l'habitude du professorat qui donne à ces livres la tache de ces répétitions de faits ou d'idées qu'on prendrait pour des négligences et qui sont plutôt des scrupules de clarté. Flourens, qui ferait la classe avec beaucoup d'imposance à des hommes comme lui, la ferait tout aussi bien aux jeunes filles des Oiseaux ou de l'Abbaye-aux-Bois, comme Bossuet faisait le catéchisme aux petites bonnes gens de la ville de Meaux, et, comme on le sait, Bossuet n'en était pas plus petit. L'auteur de la Vie et de l'Intelligence n'est donc pas moins fort parce qu'il est gracieux, il n'est pas moins docte parce qu'il est agréable et que tout le monde peut lire ses livres et les goûter.
Nous croyons à la providence des noms comme y croyait Sterne, et Flourens est l'homme de son nom. Il a mis la plus belle rose de son Jardin des plantes au corsage un peu épais de la science, et il en ferait bien d'autres! Tout ce qu'il touche, il le fleurit.
[EUGÈNE PELLETAN][59]
Eugène Pelletan est, comme on sait, un des écrivains les plus démocratiques de ce temps. Il y a plus, il est peut-être, par le talent de l'expression, par l'élévation de son sentiment, par l'enthousiasme profond que lui inspire la cause de la démocratie, l'un des écrivains qui font le plus d'honneur à son parti. Pour toutes ces raisons réunies, si le livre de Pelletan justifiait l'ambition naïvement montrée de son titre (et il n'y a rien dans cette naïveté fière qui nous déplaise, qu'on le croie bien!), nous aurions le symbole du XIXe siècle et nous saurions à présent quoi mettre à la place de ce vieux symbole de Nicée, tué par l'analyse et par la science, et qui ne peut plus satisfaire—disent les philosophes—les besoins de foi des peuples actuels.
Malheureusement pour ceux qui auraient été curieux d'un tel résultat, la profession de foi de Pelletan restera la profession de foi—isolée—de son auteur aux incomparables grandeurs et à la vérité du XIXe siècle, et nous ne disons pas assez! à toutes les grandeurs et à la vérité de tous les siècles qui le suivront. En effet, qu'on ne s'y méprenne point! ce n'est pas en ce que le XIXe siècle a de virtuel, de progressif, de relativement vrai que Pelletan a la confiance qu'on pourrait avoir en la vérité même de Dieu, mais c'est dans tous les siècles futurs, grands, selon lui, impeccables et infaillibles, à leur date, à leur place dans la chronologie universelle; en d'autres termes, c'est dans le progrès, le progrès indéfini de l'humanité. A ne voir que l'affirmation de ce fait, qu'y a-t-il là de bien nouveau?
En France, depuis Condorcet, cette foi au progrès est connue, quoiqu'on ne la professe tout haut que sous les réserves du bon sens d'un peuple qui n'aime pas qu'on se moque de lui, et en Allemagne, où l'on n'a rien à craindre à cet égard, cette foi a été redoublée par des systèmes philosophiques qui sont du moins de formidables erreurs, les efforts puissants de grands esprits faux. Ce qui est nouveau, ce qui donne un mérite de hardiesse et d'initiative à Pelletan, c'est d'écrire un livre pour démontrer la nécessité rationnelle de cette croyance. Seulement, nulle part, ni en Allemagne ni en France, les deux pays à idées,—l'Angleterre n'est qu'un pays à intérêts,—les hommes qui s'appellent humanitaires n'accepteront, pour l'explication de leur dogme et le dernier mot de leur foi, la profession de Pelletan. Elle pourra lui servir, à lui, car l'esprit gagne toujours à se mettre bien en face de sa pensée en l'exprimant. Mais, comme propagande d'idées, elle se perdra: en France, par son lyrisme et sa candeur même; en Allemagne, par son manque de science réelle et de profondeur.
C'est que, pour un livre pareil, il ne suffît pas d'en avoir l'audace. Écrire la profession de foi d'un siècle qui semblait ne plus en avoir; proclamer la seule croyance restée debout sur toutes les autres, la seule religion qui convienne à des titans intellectuels de notre force; proclamer la foi au progrès, la foi scientifique au progrès, imposée à tout ce qui pense de par l'autorité même de l'histoire;—en trois mots, reprendre en sous-œuvre et refaire l'histoire des civilisations successives, de l'homme et de la création, était, n'importe pour quel esprit, une tentative dangereusement grandiose. Pelletan, qui a l'esprit ardent des hommes faits pour la vérité, a mesuré la difficulté avec son courage. Mais l'audace ne fait pas toujours la puissance, et le malheur est que, quand elle ne la fait pas, l'audace est déconsidérée.