[JEAN REYNAUD][4]
Quand la Critique a devant elle un pareil ouvrage, elle n'est pas médiocrement embarrassée; mais son embarras ne vient point de ce que l'amour-propre de l'auteur pourrait supposer. Nous le dirons, sans fatuité d'aucune espèce, le livre de Terre et Ciel[5] de Jean Reynaud, ce livre au titre colossal, n'est pas, à nos yeux, un colosse. Le système qu'il dresse devant nous ne nous paraît point inexpugnable. Quand on le lit et quand on l'examine, on trouve qu'il n'y a pas là intellectuellement de quoi trembler. Le livre et le système se composent, en effet, de deux affirmations sans preuves, qu'on peut fort bien contredire sans insolence et réfuter sans beaucoup de peine. La première de ces affirmations, c'est... le croira-t-on?... la pluralité des mondes et l'habitation des étoiles, que Jean Reynaud nous certifie, avec une gravité de Christophe Colomb astronomique au débotté de son voyage, et dont il nous donne somptueusement sa parole d'honneur. La seconde... le croira-t-on davantage?... c'est l'ancienne redite d'une métempsycose progressive à laquelle la philosophie revient,—comme la vieillesse revient à l'enfance. Dans tout cela, il faut en convenir, il n'y a rien de bien éblouissant et de bien formidable, rien qui force le plus modeste des esprits philosophiques à se croire petit et à baisser les yeux. Seulement, voici où l'embarras commence. Si la Critique prend au sérieux ce gros livre de Terre et Ciel que d'aucuns regardent comme un monument, si elle se croit obligée d'entrer dans les discussions qu'il provoque et d'accepter ces formes préméditées d'un langage scientifique assez semblable au latin de Sganarelle, mais moins gai, la voilà exposée à asphyxier d'ennui le lecteur comme elle a été elle-même asphyxiée. Et cependant, d'un autre côté, si on touche légèrement à une chose si pesante, d'honnêtes esprits s'imagineront sans doute que c'est difficulté de la manier.
Car, à tort où à raison,—et à tort selon nous,—le livre de Jean Reynaud passe en ce moment pour une œuvre très forte. On se le dit et on le croit. On n'y regarde pas. Je ne suis pas bien sûr qu'on lise ce livre compact et sans lumière, indigestion de deux ou trois éruditions spéciales, et qui roule, dans un style épais, de si misérables erreurs qu'elles ne sont plus que des lubies; mais on le feuillette et on le vante, et je le conçois! Rationalistes, panthéistes, éclectiques, voltairiens, toutes les variétés de philosophes qui se tiennent entre eux comme des crustacés, sont intéressés à vanter un livre, quel qu'il soit dont les idées ne vont à rien moins qu'à la destruction intégrale de nos dogmes et à la ruine de l'Église romaine. Aussi nul d'entre eux n'y a-t-il manqué. Même les voltairiens, trop spirituels pour lire d'autres romans que Candide et la Princesse de Babylone, ont parlé avec faveur de celui-ci dans le plus célèbre de leurs journaux. Ils ne l'ont pas discuté, il est vrai; ils ne lui ont témoigné prudemment que ce genre de respect qui ne touche pas aux choses qu'on respecte; mais ils l'ont traité avec la haute considération de tous les mandarins entre eux. Quoique eux surtout, les voltairiens, n'aient de goût pour aucune espèce d'Apocalypse,—pas plus pour celle de Jean Reynaud que pour celle de l'autre Jean,—quoique rien ne ressemble moins au verre d'eau de leur style que le limon visqueux du style de Jean Reynaud, ils n'ont pas moins apprécié les trois grandes puissances sur la tête humaine qui se trouvent dans ce livre de Terre et Ciel et qui en protègent actuellement la fortune: à savoir l'appareil des mots scientifiques pour cacher le vide de la pensée, l'effronterie gratuite de l'hypothèse et la majesté de l'ennui.
Certes! dans un autre temps et pour un autre livre, ils auraient souri de ces trois puissances qui correspondent à des faiblesses. Ils auraient accompagné du petit fifre de leur ironie ordinaire cette lourde théorie astronomique et cosmologique, qui n'est ni de la science ni de l'invention. Mais, à une époque où le rationalisme souffre tant des blessures qu'il se fait à lui-même et où l'enseignement de l'Église commence de reprendre dans les esprits éminents l'empire qu'il avait perdu au XVIIIe siècle, ils se sont dit probablement qu'il ne fallait mépriser le secours de personne. Ils ont accueilli Jean Reynaud comme si c'était Pythagore. Ils ont écouté sérieusement cet écho attardé, que Pythagore, s'il l'entendait, n'adorerait plus! Et, quittes à se moquer plus tard d'un livre qui doit faire mal aux nerfs de leurs esprits positifs et légers, ils ont poussé au succès de ce livre en disant bien haut qu'il le méritait.
Tel est tout le secret de cette facile renommée de deux jours, faite si généreusement à un ouvrage qui ne saura pas la garder. Le livre de Terre et Ciel de Jean Reynaud est un coup porté, par une main philosophique de plus, au christianisme et à l'Église. Comment ceux qui haïssent l'Église et le christianisme n'en seraient-ils pas reconnaissants?... Sans doute, avec plus de talent, le coup serait mieux asséné; mais enfin—il faut être juste!—c'est un coup de plus. Jean Reynaud a un mérite que les philosophes doivent singulièrement apprécier, et qui ne tient ni à ses idées ni à la force de son génie. De tous les ennemis de la religion de nos pères, de tous ceux qui disent que le catholicisme est une doctrine dépassée par l'esprit humain et qui a fait son temps (comme les conscrits) dans l'histoire, cet excellent Jean Reynaud est peut-être le plus dangereux. Il est doux et il se dit chrétien. C'est au nom d'un christianisme meilleur qu'il vient poser la nécessité de corriger ce chétif Symbole de Nicée, qui, décemment, ne convient plus à des chrétiens aussi distingués que nous. Jean Reynaud, quand il parle du christianisme, affecte une impartialité à duper beaucoup d'imbécilles. Il ne casse pas tout, comme Proudhon. Il n'a pas le talent roux et le coup de corne de bœuf de ce robuste bâtard d'Hegel en démence. La forme de son exposition se recommande aux esprits modérés par je ne sais quelle fausse bonhomie, et jusqu'à son talent d'écrivain, trop empâté pour être mordant,—trop mollusque pour être serpent,—rien n'avertit et tout rassure quand il se dit chrétien, comme la plupart des hérétiques, du reste, qui n'ont jamais manqué de se dire chrétiens pour mieux atteindre le christianisme en plein cœur!
La seule originalité de Jean Reynaud est d'être—au XIXe siècle—bien plus un hérétique qu'un philosophe. Après Diderot, qui voulait élargir Dieu, il veut élargir le christianisme. Nous savons bien—et lui aussi, probablement,—ce qui resterait du christianisme après cet élargissement à la Diderot! mais, pour les simples de cœur et d'esprit qui se laissent pétrir par la main de toutes les propagandes, un tel langage a sa séduction. Les philosophes ont le verbe âpre et haut. Ils ne barbouillent pas, et quelquefois ils épouvantent. Spinoza, Voltaire, Hegel, tous ces insectes humains, enivrés de la goutte de génie que Dieu leur versa dans la tête et qu'ils ont rejetée contre Dieu, jouent leur rôlet de titans-myrmidons jusqu'au bout et visière levée. Même quand Voltaire se fait capucin, il rit, le sacrilège! mais il ne trompe pas. Tandis que Jean Reynaud, le théologien de contrebande qui part du pied gauche aujourd'hui pour demander—comme le pieux et pur Saint-Bonnet—que la théologie se relève dans l'opinion et les études du XIXe siècle, ne rit pas et ne nous fait pas rire, mais il pourrait bien nous tromper!
Nous tromper comme il se trompe lui-même!—car il ne faut pas croire que cette tête, aux notions confuses, n'ait pas vis-à-vis d'elle-même la bonne foi de ses confusions. L'auteur de Terre et Ciel, dont la prétention le plus en relief est la théologie, qui s'en croit l'aptitude et qui n'en a pas même le rudiment, invoque naïvement dans son livre une théologie qui changerait en dogmes ses erreurs. Esprit physiologiquement religieux, tourné de tendance primitive et de tempérament vers les choses de la contemplation intellectuelle, métaphysicien et presque mystique, l'auteur de Terre et Ciel n'était point, par le fait de ses facultés, destiné aux doctrines de la philosophie moderne; mais, pour des raisons qu'il connaît mieux que nous et qu'il retrouverait s'il faisait l'examen de conscience de sa pensée, il n'a pu cependant y échapper. Il est le fils du XVIIIe siècle. Avec sa foi dans le progrès indéfini du genre humain, c'est une bouture de Condorcet. Mais—disons-le à son éloge!—le XVIIIe siècle, dont il procède, n'a pu lui donner ce mépris de brute pour les problèmes surnaturels qui distingue ses plus beaux génies. Dieu, l'âme, son essence et ses destinées, les hiérarchies spirituelles, etc., sont restés des questions pour Jean Reynaud, et des questions que le panthéisme contemporain ne résoud pas. En vertu de son genre d'intelligence, la notion théologique n'a donc pas été abolie en lui, mais seulement obscurcie et faussée. Et voilà justement ce qui a produit, sous la plume de ce philosophe singulier qui a le coup de marteau de la théologie, un chaos également monstrueux pour les théologiens et pour les philosophes! Voilà pourquoi il a mutilé, au nom de la théologie, le triple monde que la théologie enseigne, et qu'il le réduit à un seul dans son livre, malgré son double titre de Terre et Ciel!
En effet, pour qui sait l'embrasser et l'étreindre, ce livre, au fond, n'est autre chose qu'une mutilation et un renversement des idées chrétiennes. C'est notre Credo pris à rebours et fondé sur la pluralité des mondes éternels, sans royaume des cieux et sans enfer. Telle, en deux mots, la conception théologique du livre de Jean Reynaud; mais ce n'est pas tout au détail. L'auteur de Terre et Ciel a beau s'en défendre, il n'est réellement qu'un panthéiste de notre temps, sous les guenilles de tous les hérétiques de ce moyen âge contre lequel il se permet tant de mépris. N'oublions pas que son livre n'est, avant tout et après tout, qu'un essai de cosmologie... Parti du cosmos pour aller au cosmos, en passant sur le cosmos, l'auteur s'agite, mais stérilement, pour organiser plus qu'un cimetière... Le mot de Ciel est de trop dans le titre de son ouvrage, et la Terre même comme il la conçoit n'est pas la notion chrétienne de la terre. Ce n'est plus le lieu de l'expiation et de l'épreuve, le champ de mort d'où une chrysalide de cent cinquante milliards d'âmes doit un jour se déployer et s'envoler dans les cieux. Cette double notion de la terre et du ciel, la seule que puissent admettre également l'intelligence des penseurs et l'imagination des poètes, Jean Reynaud, théologien agrandi par la philosophie, l'a réputée mesquine, enfantine et débordée par ce triomphant Esprit humain, qui a le droit d'exiger mieux. Seulement, pour la remplacer, cette notion inférieure et grossière, l'éminent inventeur n'a trouvé rien de plus puissant que de ramasser, dans la poussière des rêves de l'humanité les plus rongés par les siècles et les plus transparents de folie, le système ruminé par l'Inde—cette vache de la philosophie—d'une métempsycose progressive, qui met l'homme aux galères à perpétuité de la métamorphose et son immortalité en hachis!