Au moins, pour expliquer de cette façon le problème surnaturel de l'homme et de sa destinée, pour revenir, en plein XIXe siècle,—après les travaux philosophiques de Hegel et de Schelling,—à ce risible système de la métempsycose, digne tout au plus d'inspirer une chanson au marquis de Boufflers ou à Béranger, qui l'a faite, fallait-il se sentir une force d'induction et de déduction irrésistible; fallait-il que la grandeur des facultés philosophiques sauvât la misère du point de vue que l'on ne craignait pas de relever. Et c'est ici qu'après la question du point de vue, général et dominateur, qui emporte l'honneur d'un livre en philosophie, devait se poser la question du talent et de ses ressources, qui couvre l'amour-propre de l'auteur. Eh bien, nous le disons en toute vérité et sans vouloir y faire de blessures, l'amour-propre de Jean Reynaud ne sera pas couvert! Une fois le fond du livre écarté, les qualités qui resteront pour le défendre n'imposeront point par leur éclat aux véritables connaisseurs. Et nous ne parlons pas encore ici de la forme la plus extérieure de ce livre, de sa conformation littéraire. Nous restons métaphysicien. En métaphysique, il sera très facilement constaté, par tous ceux qui ont l'habitude ou l'amour de ce genre de méditation, que les tendances de Reynaud sont plus vives et plus fortes que ses facultés.

Le traité de Terre et Ciel, qui résume toute sa vie intellectuelle, car il a été effeuillé dans des revues et des journaux depuis dix ans, ce traité, regardé comme un système à toute solution par un petit nombre de gens solennels et mystérieux qu'on pourrait appeler les Importants de la philosophie, est, qu'on nous passe le mot (le seul qu'il y ait, hélas! pour exprimer notre pensée)! un perpétuel coq-à-l'âne sur les relations du temps à l'éternité. Pour un métaphysicien, qui doit connaître les éléments de la science qu'il cultive et n'avoir pas de distractions, Jean Reynaud est entièrement étranger à la conception de l'éternité, ou, s'il la pose parfois, il l'oublie. C'est qu'au fond il n'a rien de net, de ferme, de péremptoire et d'arrêté dans l'esprit. Il patauge.

«L'infinité,—dit quelque part ce panthéiste malgré lui ou à dessein (lequel des deux?),—l'infinité est un des attributs de l'univers.» Mais l'infinité est le contraire de la mesure, comme l'éternité est le contraire du nombre! Des écoliers sauraient cela. Et voyez la singulière conséquence: si l'on met l'infini à la place de l'étendue, où pose-t-on l'axe du monde et que devient pour Jean Reynaud cette gravitation dont il est si sûr et si fier? Dans le chapitre de l'Homme, où le récit de la Genèse est culbuté par l'hypothèse, l'éternelle hypothèse du développement progressif de la vie et de «la création graduelle», Jean Reynaud méconnaît l'Absolu divin. Il semble ignorer que Dieu soit un acte pur, et ce que c'est même qu'un acte pur! Il s'imagine que Dieu, comme l'homme, a son chemin à faire et qu'il a besoin d'expérience... Ce manque de précision, qui, en métaphysique, se mue si vite en erreur ou s'étale si pompeusement en bêtise, on le signalerait à toutes pages dans le livre de Terre et Ciel si on ne craignait pas de fatiguer le lecteur par des citations trop abstraites.

Ainsi donc, en nous résumant, nous trouvons, à côté de la donnée vicieuse et puérile du livre de Jean Reynaud, des qualités métaphysiques d'un degré inférieur, sans pureté et sans force réelle, un langage trouble toujours et souvent contradictoire. Le traité de Terre et Ciel est une petite Babel bâtie par un seul homme. C'est la confusion des langues de plusieurs sciences, qui se croisent et s'embrouillent sous la plume pesante de l'auteur. Sa pensée ne domine pas tous ces divers langages et ne les fait pas tourner autour d'elle, avec leurs clartés différentes, dans la convergence de quelque puissante unité. Théologien de prétention malgré son caractère philosophique, théologien quiquengrogne en philosophie, il peut avoir beaucoup lu les théologiens catholiques, mais il n'a point de connaissances accomplies, lumineuses, en théologie; car, s'il en avait, aurait-il épaulé le système du progrès indéfini de Condorcet avec la métempsycose de Pythagore?... Aurait-il pu jamais adopter comme vrai ce système du développement progressif de la vie et de ses perpétuelles métamorphoses, qui parque l'homme sur son globe et applique à la création tout entière, à l'œuvre du Dieu tout-puissant, lequel a créé spontanément l'homme complet, innocent et libre, ce procédé de rapin qui, par des changements imperceptibles et successifs, se vante de faire une tête d'Apollon avec le profil du crapaud? Le sophisme épicurien, le plus compromis des sophismes grecs, qui donnait à la Divinité la forme de l'homme parce qu'on n'en connaît pas de plus belle, est le genre de preuves le plus familier de Reynaud. Ne comprenant jamais l'action divine que comme il comprend l'action humaine, l'auteur de Terre et Ciel se croit fondé à tirer une impertinente induction de nous à Dieu, et cet abus de raisonnement, qui revient dans son livre comme un tic de son intelligence, produit pour conséquence de ces énormités qui coupent court à toute discussion. Pour n'en citer qu'un seul exemple, Jean Reynaud exige la pluralité des mondes ou il n'admet pas Dieu, parce que (ajoute-t-il avec un sérieux qui rend la chose plus comique encore), sans la pluralité des mondes, Dieu est évidemment «lésé dans son caractère de créateur». On conçoit, n'est-il pas vrai? qu'après des affirmations de cette nature un homme sensé ne discute plus.

Nous avons, nous, à peine discuté. Nous ne pouvions, ni pour le public ni pour nous, ni pour le livre même dont il s'agit, l'examiner dans le détail trop spécial, trop technique, des nombreuses questions qu'il soulève; mais le peu que nous avons dit suffira. Si ce singulier traité de philosophie religieuse, qui essaie de renverser tous nos dogmes, sans exception, sous l'idée chimérique des transformations éternelles et successives de l'humanité et sous un panthéisme plus fort que l'auteur et qui le mène et le malmène; si ce traité brillait au moins par une exposition méthodique, nous aurions pu donner le squelette de ce mastodonte de contradictions et d'erreurs. Mais Jean Reynaud n'a point de méthode. Son livre de Terre et Ciel est une conversation, à bâtons rompus, entre un philosophe théologien de l'avenir,

C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité!

et un pauvre théologien catholique (et je vous demande si le catholicisme est bien représenté!), lequel laisse passer fort respectueusement toutes les bourdes, dirait Michel Montaigne de l'auteur de Terre et Ciel, absolument comme on laisse passer, en se rangeant un peu, les boulets de canon auxquels il est défendu de riposter. Vieux livre sous une peau nouvelle, l'ouvrage de Jean Reynaud a emprunté jusqu'à sa peau. En effet, c'est l'opposition et la caricature de ces Soirées de Saint-Pétersbourg dans lesquelles l'auteur esquive aussi la difficulté d'une exposition méthodique par cette forme trop aisée du dialogue, mais, du moins, en sait racheter l'infériorité par l'éclat de la discussion, le montant de la repartie, la beauté de la thèse et de l'antithèse et une charmante variété de tons, depuis la bonhomie accablante du théologien jusqu'à la sveltesse militaire; depuis l'aplomb du grand seigneur qui badine avec la science comme il badinerait avec le ruban de son crachat jusqu'au génie de la plaisanterie comme l'avait Voltaire. Malheureusement l'esprit de Jean Reynaud n'a pas, lui, toutes ces puissances. Il est monocorde, et la corde sur laquelle il joue n'est pas d'or. Ses longues dissertations dialoguées, que ne brise jamais le moindre mot spirituel, manquent profondément de vie, d'animation, de passion enthousiaste ou convaincue, et elles nous versent dans les veines je ne sais quelle torpeur mortelle. On dirait le procédé Gannal appliqué à notre esprit tout vivant. Désagréable sensation! Au milieu de cette logomachie théologique, si incroyablement obstinée et dans laquelle pourtant exclusion est faite des miracles, de la virginité, des sacrements, de l'idée de famille, il n'y a de clair, pour qui sait voir, que la haine de Jésus-Christ sous le nom de moyen âge. Seulement cette haine entortillée, insidieuse, nous fait payer par un ennui à nous déformer la figure les embarras de la pensée de l'auteur. Ah! qu'on aimerait mieux un peu de passion franche, et, comme disait Shelley, l'athée, «que le serpent, une bonne fois, se dressât sur sa queue et sifflât tous ses sifflements». Au lieu de ces longueurs indécises, de ces toiles d'araignée philosophiques, de cette mosaïque de filandreuses dissertations, qui se lèvent par plaques sous les pieds de l'esprit et qui en retardent la marche, qu'on aimerait mieux quelques lignes de conclusion, nettes et courageuses, les articles (enfin arrêtés) du Symbole de la philosophie, de ce Symbole qu'on nous jetterait à la tête, à nous les arriérés, comme les Apôtres eurent autrefois l'impudence sublime de jeter le leur, en bloc, à la tête du genre humain!

Mais rien de tout cela. Le livre de Jean Reynaud est et reste tout simplement une hypothèse, qu'on propose, mais qu'on n'impose pas... Ils savent très bien risquer le faux, les philosophes, mais ils ne sont jamais assez sûrs que le faux qu'ils risquent est le vrai pour avoir l'aplomb d'en faire un symbole. Ceci n'est réservé qu'aux prêtres. Nous l'avons dit déjà, ce traité de Terre et Ciel, qui n'a de grave que le ton, agrandit vainement et cache mal, sous le trompe-l'œil des détails scientifiques, une théorie qui, réduite à ses plus simples termes, n'est que ridicule et... immorale; car voilà son côté sérieux! La métempsycose, ou la transformation successive de l'humanité, emporte la morale humaine dans sa visible absurdité. Si cette transformation qui recommence toujours est en effet la loi du monde, tous les crimes et même l'assassinat ne sont plus que des dérangements de molécules qui sauront toujours bien se reconstituer, et l'affreux poète du suicide avait bien raison quand il chantait:

De son sort l'homme seul dispose!

Il a toujours, quand il lui plaît,