— En vérité! grommela Brainerd vexé au plus haut degré, je ne puis deviner si votre indifférence est réelle ou affectée. Certes! votre expérience de ce matin devrait avoir démoli une notable portion de vos idées baroques sur les Indiens!

— Pas une particule nest changée chez moi, riposta lartiste avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux naurait pu tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour à Saint-Paul!

— Oui!… si le ciel nous accorde dy revenir jamais… Vous pouvez bien vous mettre une chose dans lesprit, Adolphe; cest quavant dêtre sorti du Minnesota, vous aurez, plus dune fois, senti votre sang se figer dhorreur dans vos veines. Jai vécu assez longtemps chez les indiens pour savoir quils ne reculent devant aucun crime, ou plutôt, il nexiste pas de crime pour eux. Je vous le répète, Adolphe, la mort est près de nous tous; une mort plus cruelle que nous ne pouvons limaginer.

Cependant la nuit approchait, et avec elle lombre pleine de perfidies et de mystères. Brainerd devint plus triste, plus inquiet encore.

Halleck, au contraire, redoubla daisance, dindifférence, de sang-froid.

Après avoir fait de nouveau usage du télescope, il se mit à siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de réflexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre.

Le ciel continuait à se couvrir de gros nuages noirs; il devint évident que la pluie ne tarderait pas à tomber avec une grande abondance. Après avoir complété toutes ses observations météorologiques et autres, Halleck songea à quitter le poste aérien où ils étaient juchés depuis plus de cinq heures, il demanda à Brainerd sil ne jugerait pas à propos de descendre, du moment que lobscurité nocturne venait paralyser tous leurs efforts dobservation.

— Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexité est grande, soupira Brainerd découragé; quon regarde au nord ou à lest, on ne voit partout que la réverbération des flammes dans le ciel. Nous sommes en plein désastre Adolphe! Il y a autour de nous une atmosphère de sang, de désastre, de désolation. Voyez dans la direction du nord, à gauche de ce massif de forêt, se trouve la maison du vieux M. Smith. Elle est à dix milles de distance, environ, je suppose quelle recevra le premier choc des sauvages.

— Eh bien! lorsque lincendie éclatera chez M. Smith, alors, à mon avis, il sera temps de prendre une résolution.

— Regardez, sécria Brainerd