Quel nouveau spectacle vient s'offrir à ma vue? Une fumée noire s'éleve jusqu'au ciel; des hommes se précipitent an milieu des flammes, on célebre les funérailles d'un souverain. Ses femmes, ses serviteurs, ses esclaves sont consumés avec lui dans le même bûcher. Trois mille créatures humaines doivent être dévorées par les flammes, parce que la mort a frappé un seul homme. Cruels tyrans, n'est-ce donc pas assez que votre vie ait été le malheur des hommes: faut-il que votre mort devienne encore le signal du carnage? J'apperçois un pays délicieux; un ciel pur, des campagnes fertiles semblent devoir adoucir la férocité du genre humain. Un espoir flatteur sourit à mon cœur attendri. Trouverai-je enfin des hommes? Un fleuve majestueux promene ses eaux dans des contrées charmantes; c'est le Tibre, il forme des îles; une d'elles m'offre une inscription; je lis: O crime! ô comble de la barbarie! C'est ici qu'un des peuples les plus célebres de la terre abandonnoit les esclaves accablés d'années ou d'infirmités, pour y être livrés à toutes les horreurs de la faim. Cruauté inouie bien digne des vainqueurs de la terre!
Une autre génération a remplacé dans ces contrées cette génération barbare. Plus féroce que la premiere, elle imagine une nouvelle tyrannie, elle asservit les ames, elle veut soumettre les cœurs; & cachant sous les apparences d'une douceur trompeuse la noire ambition qui la dévore, elle enchaîne les mortels crédules, elle les précipite à son gré dans les flammes, elle étend son sceptre de fer sur toute la surface du globe, & fait trembler jusqu'aux tyrans qui font trembler la terre.
Je détourne les yeux de ces scenes horribles que m'offre par-tout la nature humaine. Je cherche sur la terre un endroit où je puisse respirer un instant l'air de l'innocence, je n'en trouve point. Le crime couvre la terre. En est-il encore de ces hommes doux, sensibles, humains, qui ne connoissent ni le mensonge, ni la cruauté, ni l'esclavage? S'il en existe quelques-uns, il faut les chercher dans les cavernes inaccessibles des montagnes & des rochers, dans le fond de ces forêts épaisses où la barbarie des hommes policés a oublié de se frayer un passage.
Que sont-ils tous ces êtres qui se tourmentent, s'égorgent, se déchirent, se dévorent? des atomes, des insectes qui se remuent un instant dans la fange de ce globe, & finissent bientôt par faire partie de cette fange. Leurs tourbillons insensés se rassemblent, se poursuivent, se choquent, se fuient, se dispersent, s'exterminent; leur orgueil bourdonne un instant dans un point de l'espace immense; ils élevent quelques monceaux de pierre qu'ils regardent avec admiration, ils se couvrent d'une matiere jaune qui les éblouit, ils se traînent avec orgueil sur la terre; ils croient que l'univers est formé pour eux, comme la fourmi croît que l'arbre dont le pied protege sa fourmilliere, a été planté pour elle. Cependant le temps s'avance d'un air menaçant, il étend ses filets sur les troupes ridicules de ces insectes orgueilleux; rois, princes, tyrans, esclaves, villes, empires, tout est confondu, tout est entraîné, tout disparoît; il ne reste de l'homme que l'exemple des crimes qu'il a transmis à sa postérité.
Infortunés mortels; ne vous reste-t-il donc aucune ressource contre la méchanceté de vos semblables? La vertu... que dis-je, la vertu?.... Non, non; la mort est le seul asile des malheureux. O Lucile, ton malheur m'a convaincu de cette triste vérité. Je t'ai vue, supportant toutes les horreurs de la misere, soutenir les foibles jours de ton malheureux pere; je t'ai vue essuyer les larmes qui couloient le long de ses joues, presser contre ton sein sa tête blanchie, le consoler de la perte de sa fortune, & charmer ainsi les derniers instans de sa vie. Il mourut dans tes bras. Le vallon retentit des cris de ta douleur. Des créanciers barbares vinrent t'enlever les lambeaux dont il se couvroit, ils s'emparerent de la chaumiere où ton pere venoit d'expirer, ils t'arracherent la paille où reposoit son cadavre. A peine daigna-t-on couvrir son corps d'un peu de terre; la religion vend les devoirs de la charité, la sépulture est à prix d'argent. Tes larmes furent les seuls honneurs qui le suivirent au tombeau. Tu te jetas sur sa fosse en invoquant la mort. La mort, la mort même fut sourde à tes prieres. Abandonnée de tout l'univers, privée d'asyle & de nourriture; sans parens, sans secours, sans consolation, sans appui, tu allas te jetter aux pieds du ministre de ta religion. Tu imploras un appui propre à te procurer des secours. Il osa mettre un prix honteux à ses services. Tu reculas d'horreur, & l'indignation fut ta seule réponse. Alors la rage s'empara de son cœur, il se vengea en prêtre. Il te restoit un seul bien, un bien sur lequel tu fondois quelque espoir, l'honneur. Sa méchanceté sut te le ravir; il vomit sur tes jours innocens le noir poison de la calomnie. Ton sort alloit changer, une ame sensible à tes malheurs te préparoit des secours. Sa main perfide sut les détourner. En vain tu pris le ciel à témoin de ton innocence. On ne croit point les malheureux. Le monstre recueillit tout le fruit de son crime, & l'innocence fut livrée au désespoir.
Un cœur déchiré, l'horreur du besoin, le mépris de ses semblables, des charmes, de l'innocence, de la vertu! Quel assemblage bizarre! Ah! Lucile, tu restes immobile, accablée de douleur & de désespoir; tes beaux yeux sont fixés sur la terre, ta tête penchée tombe sans force sur une de tes épaules. Les oiseaux font retentir le vallon des accens de la joie, leurs ramages innocens augmentent le sentiment de ta douleur. Ils sont heureux. Les Zéphyrs accourent autour de toi, ils folâtrent dans ta longue chevelure, ils te caressent d'un air attendri, ils t'invitent au doux plaisir. Toute la nature te sourit & t'offre le bonheur. L'homme cruel a enchaîné ce bonheur, il t'a défendu d'en jouir, & le plus bel ouvrage de la nature est en proie aux horreurs du désespoir. Que vois-je? tu promenes de tous côtés ta vue égarée; un profond soupir sort de ta poitrine; tu cours, les cheveux épars, les mains levées vers le ciel. Trois fois tu fixes tes regards farouches sur les vagues du fleuve qui mugit au bas du rocher, trois fois tu recules d'horreur. Bientôt l'idée de tes malheurs revient avec plus de force, elle assiege ton ame, des larmes plus abondantes coulent de tes yeux. Tu jettes des regards furieux autour de toi, un cri perçant se fait entendre, le dernier cri du désespoir; tu disparois, tu te précipites dans le fleuve, & les flots mugissans portent aux échos effrayés le bruit de ta chûte. Hommes barbares! voilà votre ouvrage. Le plus grand malheur sur la terre, c'est d'être né parmi vous.
Disparoissez, préjugés funestes, usages barbares qui étouffez le sentiment de l'humanité. Le germe de ce sentiment précieux existe dans le cœur de tous les hommes. Tel que ces graines fécondes que l'on jette dans la terre, il ne lui manque pour éclorre que des saisons favorables. Au milieu d'un peuple sauvage de guerriers farouches, Orphée paroît comme un Dieu descendu du ciel pour le bonheur des hommes. Il s'avance dans ces contrées où les Aquilons furieux semblent donner aux hommes l'exemple de la guerre. Sa démarche est noble & majestueuse, un feu divin brille dans ses regards; il tient entre ses mains une lyre d'or, il en tire des sons enchanteurs. Que vois-je! les fiers sauvages accourent étonnés du milieu des forêts; leurs regards s'adoucissent, les armes leur tombent des mains. Les échos qui n'avoient retenti jusqu'alors que du bruit affreux des armes & des cris aigus des combattans, répetent pour la premiere fois des sons doux & touchans; ils semblent les répéter avec complaisance. Les vents devenus plus doux se transmettent, en folâtrant, ces sons divins, ils les portent jusques dans les antres profonds qui servent de retraite aux bêtes féroces. A ces nouveaux accens, le lion & le tigre sortent en rugissant de leurs cavernes; bientôt ils ne rugissent plus: un charme secret les entraîne, ils oublient leur fureur & leur proie; ils accourent, ils se couchent aux pieds d'Orphée. Cependant le poëte divin accompagne de sa voix les sons mélodieux de sa lyre; il chante les beautés de la nature, les douceurs de la vie champêtre & les avantages de l'agriculture; il peint l'Amour enchaînant de ses mains enfantines les lions sauvages & les hommes plus sauvages encore. Il éleve jusqu'au ciel la tendresse conjugale, l'union fraternelle, la piété filiale & paternelle; le feu qui l'anime, échauffe tout ce qui l'environne. L'Hebre sensible pour la premiere fois, suspend ses flots appaisés, forme mille détours & semble quitter à regret ces lieux charmans; la douceur pénetre le cœur des tigres & des lions; & les Thraces, ces guerriers féroces, deviennent des hommes doux & paisibles.
Tel est le pouvoir des beaux-arts. Ils réveillent l'innocence endormie, ils vont chercher jusqu'au fond de nos cœurs les étincelles du feu divin; ils les raniment, & remplissent l'ame de l'enthousiasme délicieux de la vertu.
Mais ces arts bienfaisans cachés dans le palais du riche, vendent leurs faveurs au vice effréné. Le peuple privé de leurs bienfaits est livré à l'imposteur qui le trompe & aux riches tyrans qui l'accablent. Jamais le doux sentiment ne sourit à son cœur, jamais des sons touchans ne font passer la volupté dans son ame attendrie, jamais les Muses ne lui retracent ces actions divines que la bienfaisance, la générosité, l'héroïsme & les autres vertus inspirent à leurs favoris.
O vous, filles du ciel! Muses charmantes, venez dans nos campagnes, adoucissez les mœurs de ces hommes qui gémissent depuis si long-temps sous le joug de l'insensibilité. Qu'Euterpe assise au bord d'un ruisseau fleuri, charme, sur le déclin d'un beau jour, leur ame attentive; qu'elle dispose leur cœur à toutes les vertus; qu'elle leur présente les préceptes utiles de la morale, sous les attraits puissans de l'harmonie: Que Thalie couronnée de fleurs leur peigne les douceurs de la vertu, & les suites funestes du vice: Que la Peinture leur retrace les actions qui honorent l'humanité. Ils reviendront dans leurs cabanes attendris, pénétrés; ils sentiront les charmes de l'innocence; la cruauté sera bannie de leur ame; & les souverains justes n'auront plus que des sujets sensibles & reconnoissans.