Heureux enfant, jouis de ces instans rapides de félicité! voilà peut-être les plus pures jouissances de ta vie. La nature vient de te faire éprouver des plaisirs; bientôt l'homme va te livrer à la douleur. Une mere cruelle & barbare abandonnera peut-être à une main étrangere le soin de te nourrir; tu prodigues à une mercenaire les tendres caresses destinées à être la délicieuse récompense des soins maternels; ton cœur s'attache par les liens de l'amour & de la reconnoissance à celle qui prend soin de ta vie; mais bientôt détrompé par l'expérience, tu connois que tu as été le jouet de ta sensibilité; une nouvelle mere se présente: elle exige une tendresse qu'elle n'a pas su mériter; on te force à rompre les premiers liens de la nature, on t'apprend à trahir des engagemens sacrés. Peut-être que serré dans des bandes, tu seras la victime d'un usage barbare: enfermé dans cette prison étroite, tu feras de vains efforts pour exercer tes membres inquiets. Tes cris frapperont en vain les oreilles de ta nourrice insensible, ils ne serviront qu'à augmenter ta douleur, à te faire sentir plus vivement ton esclavage: & si ces entraves ne te donnent pas la mort, elles affoibliront du moins tes organes naissans, elles s'opposeront à leur développement & te donneront les premieres leçons de colere & d'impatience.
Tu n'éprouves encore que le commencement du malheur que tes semblables te destinent. Tes membres se développent, ta raison commence à se former, tu sens naître de nouveaux besoins. Tu jettes les yeux sur tout ce qui t'environne; tu découvres une foule d'objets propres à les satisfaire. Tu remercies avec transport l'Auteur de tous ces biens. Les premiers sentimens de la religion naissoient dans ton cœur. Mais l'homme étouffe bientôt ces germes naissans. Tu portes avec confiance la main sur ces biens; arrête! ils ne sont pas faits pour toi. Ta naissance, ta foiblesse, ton âge, rien ne te donne le droit d'en jouir. Veux-tu savoir quelle part tu dois y avoir un jour? regarde autour de toi, vois quel est l'état & la condition de ceux à qui tu dois le jour. Sont-ils riches ou pauvres, tyrans ou esclaves? leur sort sera le tien. Es-tu né dans ces pays barbares où l'homme, tel que la bête de somme, est vendu par son semblable? rassure-toi si tu es du nombre de ces esclaves: tu appartiens à un maître; ton travail, ton attachement & ton zele t'assurent une subsistance: il te consolera dans tes peines, il te soulagera dans tes maladies, il craindra de te perdre. Mais si tu as vu le jour dans ces pays plus barbares encore où le malheureux n'a d'autres biens que l'air qu'il respire; si tes parens sont condamnés à cultiver pour les autres cette terre qui ne produit pour eux que le travail & la douleur; frémis d'être né homme! Destiné à consacrer tous les momens de ta vie au riche qui te méprise, à peine te jette-t-il dédaigneusement de quoi t'empêcher de mourir; tu seras obligé de mendier à ses pieds le bonheur d'en être opprimé, & la fatale liberté qu'il te laisse, ne sert qu'à t'ôter le droit de tirer de lui une subsistance suffisante, qu'à ce détacher entiérement de tout ce qui pourroit soulager tes besoins, qu'à isoler cruellement au milieu de tes semblables. Et lorsque tu auras consumé tes forces à le servir, lorsque tes membres affoiblis ne se prêteront plus au travail, il te traînera dans ces prisons infectes, décorées du beau nom d'hôpitaux, gouffres affreux où l'ingratitude de la société plonge les victimes qu'elle n'ose égorger publiquement; il te jettera sur un tas de morts & de mourans, & retournera faire éprouver à tes enfans les maux, dont tu viens d'être la victime.
Mais ce n'est pas assez que l'homme né pauvre soit obligé de donner presque sans récompense le fruit de ses travaux au riche qui le tyrannise, son ame même n'échappera point aux fers que lui préparent d'autres tyrans. Le fantôme affreux de la superstition s'avance, conduit par ses ministres, il veut prévenir la raison son ennemie, un voile sombre couvre ses membres livides; sur ce voile hideux sont peints des chiffres, des constellations & des monstres. Elle saisit l'enfant épouvanté, le force à plier le genou devant les hiéroglyphes, & souffle dans son ame innocente l'effroi, le mensonge & l'erreur.
Erre maintenant sur la surface de ce globe, infortuné mortel! traîne après toi les fers dont on a chargé ton enfance. Les penchans les plus innocens de la nature seront des crimes aux yeux de tes tyrans; ils te tireront par tes chaînes toutes les fois que tu voudras t'y livrer; ils te secoueront à chaque instant avec violence. En vain la nature voudra t'arracher à leurs mains barbares; ils te poursuivront jusqu'au tombeau; ils ouvriront devant toi les portes de l'éternité, ils offriront à tes yeux les tourmens que leur fureur t'y prépare.
Heureux animaux, vous ne connoissez point ces distinctions humiliantes qui font gémir l'homme sous le joug de l'homme! Dès que vous respirez, la terre fournit à vos besoins. Un rossignol n'a pas dit aux rossignols de la contrée: Tous les arbres de la forêt sont à moi, tous les oiseaux qui les habitent seront forcés à m'obéir. Le ver respire indépendant sous l'herbe qui l'a vu naître, l'homme seul ne trouve pas sur ce globe une place qui soit libre. La pierre sur laquelle il appuie sa tête, appartient à des maîtres. Si le hasard n'a pas accumulé l'or autour de son berceau, cette terre où le ciel l'a fait naître est étrangere pour lui; il n'ose porter la main sur la moindre de ses productions.
Né pour la douceur, l'homme prend dans l'injustice de ses semblables la premiere idée de la cruauté. La nature crie à son cœur qu'il a droit à une portion de cette terre qui n'appartient qu'à Dieu. Cruellement privé de ce droit, il jette sur ses semblables des regards d'envie; la haine entre dans son cœur, elle le dégrade, & le met au-dessous des autres animaux. O toi, le plus malheureux de tous les êtres! si tu veux jouir de la portion de nourriture, à laquelle ta naissance te donne des droits incontestables, rampe sous ton semblable orgueilleux, baise la poussiere de ses pieds, dégrade-toi pour obtenir de ton tyran la grace de lui consacrer tes sueurs & de recevoir en échange la plus vile partie des biens que sa méchanceté t'a enlevés.
Et vous demandez encore pourquoi l'homme est le plus cruel de tous les animaux qui respirent sur la terre! pourquoi il est le plus malheureux! Hélas! c'est qu'il est le plus injuste. Les besoins du malheureux qui naît sans fortune, l'agitent sans cesse, il fait des efforts pour les satisfaire; des obstacles insurmontables s'y opposent de toutes parts, & ces obstacles sont les hommes. Il voit un ennemi dans chacun de ses semblables. Le sentiment de son indépendance remplit son cœur; contraint d'y renoncer pour se soumettre à ses tyrans, sa haine augmente. Il les voit se livrer à tous ces plaisirs qui naissent de leurs besoins factices: cachés sous des charmes séduisans qui en dérobent les amertumes, ces plaisirs excitent de nouvelles passions dans le cœur du malheureux; sa haine augmente encore: elle devient rage, elle devient fureur; il déchireroit celui qui paroît plus heureux que lui, s'il n'étoit arrêté par la crainte: il le déchirera toutes les fois que les circonstances lui promettront l'impunité. C'est ainsi que l'être le plus doux, devient le plus cruel & le plus barbare.
Propriété, source odieuse des maux qui désolent le genre humain, c'est toi qui fais rugir l'homme à l'aspect de son semblable! c'est toi qui mets entre ses mains le fer & le poison! c'est toi qui le rends plus cruel que les bêtes féroces! Le pauvre déteste les hommes, parce qu'il les voit regorger des biens qui lui manquent, des biens de premiere nécessité. Le riche, placé entre le malheureux qu'il méprise & le puissant qu'il envie, est rongé par les passions que lui inspirent les besoins chimériques qui naissent en foule de ses vices. Il déteste ceux qui sont au-dessus de lui, il voudroit que tous les hommes fussent ses esclaves, & ils le seroient, s'il étoit le plus fort; ils le sont dès qu'il est parvenu à l'être. Ainsi cette échelle funeste de haine s'étend jusqu'aux souverains. Ils franchissent les barrieres qu'ils ont mises à la méchanceté de leurs sujets, ils ne connoissent de loi que la force, ils sont dans le monde ce que dans un pays seroient des hommes dont les passions ne connoîtroient aucun frein. Jaloux qu'un de leurs voisins ait un plus grand nombre d'esclaves, ils portent dans son pays le fer & le feu. La passion insatiable n'examine point la justice, elle calcule les forces; & les destructeurs du genre humain sont mis au nombre des Dieux.
Remontons à la source de tous les maux. Il falloit à l'homme des fruits, du lait & de l'eau, & la terre cultivée lui offroit avec profusion ces premiers biens de l'innocence. Cette nourriture simple qui se présente sous sa main, auroit conservé les vertus dans son cœur. Mais il s'est nourri de la chair & du sang des animaux, il a caché son corps sous un amas d'étoffes bigarrées, il s'est chargé d'or & de diamans; il a dit avec orgueil: Cette terre m'appartient; j'en chasserai celui qui n'aura pas assez de force ou de férocité pour se défendre; je le chargerai de fers, je le forcerai à travailler pour mes plaisirs: ce n'est qu'à ce prix qu'il obtiendra les fruits de la terre & la chair des animaux.
Ma pensée m'éleve au-dessus de ce globe; il tourne sous mes yeux, tous les peuples de la terre s'offrent successivement à mes regards attentifs. Quelles scenes déplorables! Quelques centaines de tyrans qui se sont partagé l'espece humaine, font gémir sous le joug les troupes d'esclaves que le hasard ou la force a mises en leur puissance. Ici on égorge des hommes pour le seul plaisir d'un homme barbare. Là, on force des peuples à marcher les uns contre les autres & à se déchirer comme des bêtes féroces, pour venger les injures imaginaires d'un homme qu'ils ne connoissent souvent que par le mal qu'ils en ont reçu; ou bien on les force à piller, à ravager, à prendre des provinces, sans que ces conquêtes, qui font la gloire de leurs chefs, apportent le moindre adoucissement à leur esclavage. Ailleurs une troupe de guerriers déchirent les membres palpitans de leurs ennemis, se repaissent de leur chair & de leur sang; &, faisant une fête de cet acte de férocité, dansent sur les restes odieux de ce festin exécrable. Plus loin, un vieillard courbé sous le poids des années, expire au milieu de sa famille sous le couteau de ses propres enfans. Bientôt ses membres sont déchirés avec des cérémonies religieuses, son corps est dévoré par ceux qui lui doivent le jour. Ce parricide est dicté par les apparences trompeuses d'une fausse pitié. Mais vous, cruels parens! vous qui précipitez vos enfans dans ces tombeaux qu'on appelle des cloîtres; vous qui chargez des fers odieux de la superstition leurs membres à peine formés, quel sentiment peut vous inspirer cette barbarie!