Quels rôles ridicules l'imagination de l'homme ne fait-elle pas jouer à la Divinité? Il la place dans les astres, dans la terre, dans son semblable, dans les animaux, dans la pierre, dans le bois, & jusques dans les plantes dont il se nourrit. Tantôt je vois des milliers de Dieux se quereller, se battre, s'appaiser & donner à la terre des exemples continuels de folie & d'extravagance. Tantôt un seul Dieu trop foible pour gouverner le monde, charge de ce soin des milliers de ministres qui obéissent à sa voix. Et on se bat pour ces extravagances! & des empires sont détruits, des peuples égorgés, pour défendre ces opinions ridicules!
Je parcours avec avidité l'histoire des hommes. J'y vois le crime loué par la bassesse & la flatterie, la vertu calomniée par la haine & l'envie; j'y vois des empires s'établir par la force & le brigandage, se maintenir par la tyrannie, & disparoître tout-à-coup pour faire place à d'autres empires fondés sur les mêmes principes, & qui doivent éprouver le même sort. Par-tout on érige des monumens à la force; elle se promene en triomphe sur les ruines des empires, & l'innocence enchaînée jette des fleurs sur son passage. Fatigué de ce spectacle toujours renaissant de cruauté & de barbarie, je détourne les yeux pour ne pas voir ces scenes dégoûtantes.
Qu'est-ce donc que cette raison dont l'homme fait tant de bruit? Quels avantages lui donne-t-elle sur les autres animaux? elle lui enseigne à sortir des bornes de la nature, elle présente à son ame mille apparences bizarres qui l'occupent inutilement & lui font négliger les vrais biens qui naissent sous ses pas. Ce qui nous égare peut-il venir de la nature? Non, non, cette tendre mere ne veut que notre bonheur. L'homme sorti de ses mains seroit conduit de sensations en sensations au petit nombre de vérités qui lui sont utiles. Ses besoins, en le tirant du repos, lui apprennent qu'il est né pour le travail; la fatigue, en le conduissant au repos, lui rend cette vérité plus sensible. Ses plaisirs lui font connoître l'existence d'un Dieu. La satisfaction qu'il éprouve en faisant le bien, les remords qui le rongent, lorsqu'il a fait le mal, gravent ses devoirs dans son cœur, & lui en font une heureuse habitude. Telles sont les bornes de la raison naturelle.
Pourquoi les avons-nous passées? Les hommes les respectoient encore lorsque, n'ayant pas encore inventé cette multitude de sons articulés qu'on appelle des langues, ils ne connoissoient que le langage naturel de la physionomie & des gestes; ils en sortirent, dès qu'ils substituerent des sons à des choses. Bientôt on crut désigner ce qu'on ne connoissoit pas; on désigna mal ce qu'on connoissoit; les idées furent affoiblies par leurs symboles; & les mots, en offrant à la raison une multitude de matériaux dont elle forma tant d'édifices fragiles & bizarres, détournerent notre ame des objets réels, en affoiblirent en elle le sentiment, & la transporterent dans la vaste région des chimeres.
Quels devoient être l'expression de la tendresse filiale & paternelle, les transports de l'amitié & de l'amour, lorsque le cœur ne pourvoit parler qu'aux yeux? Ce langage que nous ne connoissons que très-foiblement; étoit alors bien plus sensible, bien plus éloquent, bien plus expressif que ces mots, qui, en divisant la pensée en une infinité de parties, ne la transmettent que successivement & froidement à l'ame.
Je vois des bergers heureux s'occuper paisiblement du soin de leurs troupeaux. La nature sourit à leurs travaux, elle leur prodigue les plaisirs. Un d'entre eux regarde avec attention les astres; il en examine la forme, la distance, les révolutions; il leur donne des noms; il en trace des figures sur le table. Bientôt il leur suppose des influences; flatté de ses découvertes, il s'y livre avec ardeur. Mais son troupeau est négligé, ses brebis languissantes demandent un pasteur qui les conduise dans les pâturages; ses arbres ne sont point taillés, les branches mortes tombent au milieu des branches mourantes qui ne portent plus que quelques fruits dégénérés. Il connoît le ciel, & il ne sait plus profiter des biens de la terre. Il se croit au-dessus de ses semblables, & bientôt il est obligé de solliciter de leur pitié une nourriture qu'il ne peut plus se procurer par son travail.
Bergers heureux! craignez de suivre cet exemple. Le bonheur vaut mieux que la science, & la science ne donne pas le bonheur. Ecoutez plutôt ces sons agréables qui font retentir pour la premiere fois le vallon étonné. C'est Tityre: en suivant son troupeau sur le bord d'un marais, il songeoit aux moyens de rendre sensible la bergere qu'il aime; un roseau se trouve sous ses pas, il le ramasse sans dessein, il le porte par hasard à sa bouche, il en tire un son. Transporté de joie, il examine avec attention, il le compare avec plusieurs autres roseaux; il trouve enfin la cause de sa découverte. Bientôt il joint ensemble plusieurs morceaux de différentes longueurs, & sa bouche aidée de cet instrument mélodieux, imite le chant du rossignol.
Le roi du Printemps frappé de ces accens s'approche de Tytire, il se perche sur le peuplier voisin, il descend de branche en branche jusqu'auprés de son nouveau rival, il passe sa petite tête hors du feuillage pour le mieux écouter; il la tourne pour le mieux voir. Enfin il essaye de le surpasser. Il chante; son gosier s'enfle, ses ailes s'agitent: tantôt ses longs accens remplissent toute l'étendue du vallon, tantôt ses sons cadencés semblent le succéder rapidément dans toutes les cavités du rocher. Il cesse pour écoutes son rival; il recommence pour le surpasser. Enfin épuisé de fatigue, le désespoir lui fait faire un dernier effort. Effort inutile & funeste! les forces lui manquent, il expire, & tombe à travers le feuillage aux pieds de son vainqueur.
Voyez comme les bergers & les bergeres écoutent Tytire; ils se sont assemblés au son de son chalumeau, ils forment un cercle autour de lui. Tantôt leurs yeux sont tendres & languissans, tantôt ils sont vif & gais, selon les accens qu'ils entendent. Tytire s'est rendu maître de leurs ames, il a inventé un nouveau langage pour exprimer le sentiment.
Amarille, la plus jeune des bergeres, la tête appuyée sur l'épaule d'une de ses compagnes, fixe tendrement Tytire. Heureux berger! Amarille étoit insensible à ton ardeur. Tu viens de faire éclorre le sentiment dans son cœur. Tu vas goûter la récompense de ton art, tu vas jouir des délices de l'amour.