Amarille a, comme son amant, la gloire d'avoir inventé un nouvel art. Elle se promenoit un jour dans le verger qui est auprès de sa cabane. Elle apperçoit son pere couché auprès d'un arbre. Il dormoit profondément. La bergere le regarde un moment d'un air attendri; puis des larmes coulent de ses yeux. O mon pere, dit-elle enfin d'une voix entrecoupée de sanglots, comme tu es pâle! comme tes joues sont décharnées! La mort va bientôt me priver de ta présence, je ne pourrai plus baiser ces mains qui m'ont nourries, je n'aurai plus rien qui me retrace ton image. En racontant aux jeunes bergeres les bonnes actions de ta vie, je ne pourrai pas leur donner une idée de ce sourire vénérable qui répandoit la joie autour de toi: je ne pourrai plus leur peindre ta physionomie respectable & touchante. Elle parloit encore, lorsque le vieillard se réveille; il sourit en voyant Amarille. La bergere passe sa main sous son épaule pour l'aider à le lever. O ma fille, dit-il en soupirant, je sens que mes forces m'abandonnent, mon corps penche vers la terre; bientôt je vais lui rendre cette poussiere que j'en ai reçue. Laisse-moi voir encore une fois le coucher du soleil. Laisse-moi remercier l'Auteur de la nature des biens dont il m'a fait jouir. Peut-être qu'il m'éclaire pour la derniere fois, ce soleil bienfaisant. Alors le vieillard resta quelque temps debout, regardant le ciel, dans une espece d'extase. Ses derniers mots avoient redoublé l'attendrissement d'Amarille. Elle considéroit l'ombre du vieillard, qui donnoit sur l'écorce de l'arbre. Ah! disoit-elle en elle-même, si je pouvois du moins conserver cette ombre de mon pere! si je pouvois la fixer sur cette écorce! En même temps, elle prend une pierre blanche & la passe sur toutes les extrémités de l'ombre. Amarille remene le vieillard à sa cabane; mais impatiente de voir l'effet de son invention, elle retourne vers l'arbre; elle y voit l'image de son pere. Transportée de joie, elle appelle ses sœurs, & leur montre son ouvrage. Elles sont frappées d'étonnement & d'admiration. Une d'elles prend la pointe d'une pierre dure & aiguë, & grave dans l'écorce ce contour précieux; puis elles forment des danses autour de l'arbre. Le viellard vient lui-même voir ce nouveau prodige, il jouit des transports de ses enfans. O mes enfans! leur dit-il, en les pressant contre son sein, que le ciel récompense votre piété! qu'il vous rende un jour les plaisirs que vous donnez aujourd'hui à ma vieillesse!

Arts divins, que vous êtes préférables à ces sciences stériles qui ne disent rien au cœur! Vous peignez le sentiment, vous le faites naître, vous l'embellissez, vous l'augmentez; vous versez le doux plaisir sur les devoirs de l'homme. Ah! restez à jamais sur la terre! mais, hélas! ne prêtez jamais vos charmes au vice; c'est la vertu qui vous fit naître.

Quelle foule d'erreurs environne ce globe malheureux! L'homme marche avec assurance au milieu des ténebres, il s'y enfonce de plus en plus. Au lieu de retourner sur ses pas, pour retrouver cette lumiere divine qu'il a laissée bien loin derriere lui; au lieu de chasser de son esprit toutes les idées étrangeres qui étouffent les sentimens de la nature, il cherche à en acquérir de nouvelles, & il réussie pour son malheur.

La vérité est sur la terre, elle est au milieu de nous, mais sa beauté nous est cachée par un amas de vêtemens bizarres dont les siecles l'ont surchargée. Seroit-ce donc un crime de déchirer ces lambeaux qui la défigurent?

Un homme s'écarte de la foule. C'est Socrate: il fixe constamment la Déesse, il s'avance vers elle, il écarte courageusement tout ce qui la cache à les yeux, il la voit telle qu'elle est; plein de respect & d'amour, il l'embrasse avec transport, & meurt pour la défendre.

O Socrate, philosophe divin! ton génie a disparu avec toi de dessus la terre. C'est en vain que tu t'efforças de détruire ces édifices fragiles que la raison orgueilleuse avoit élevés; ils renaissent chaque jour du milieu de leurs ruines: c'est en vain que tu enseignas aux hommes la vanité de leurs sciences; ils ont oublié tes préceptes sacrés; & la morale, cette science sublime, la vraie & unique science qui puisse les rendre heureux, est la seule qu'ils négligent de cultiver.

CINQUIEME NUIT.

La Société.