Ces eaux peuvent étancher la soif de l'homme; cette terre fournit avec profusion de quoi satisfaire à ses vrais besoins; les forêts peuvent lui servir de retraite & d'abri. O homme! pourquoi ne te contentes-tu pas de ces biens? pourquoi chercher dans les villes l'esclavage & la douleur? tu trouverois ici là liberté, l'innocence & le plaisir. Dépouille cet orgueil qui te dégrade; renonce à ces propriétés injurieuses à tes freres; éloigne ces vains titres, ces distinctions odieuses qui outragent la nature; viens dans ces lieux charmans, le bonheur t'y attend. Viens, nous unirons nos forces & nos facultés pour nous soulager & nous défendre; nous vivrons ensemble; nous nous consolerons; nous nous aimerons; nous serons heureux.

Mais, hélas! l'homme n'est plus qu'un animal foible & dégénéré; ses pieds délicats, enveloppés dans des tissus précieux, & serrés dans des entraves élégantes, sont trop foibles pour marcher sur les tiges des fleurs; sa tête n'offre plus qu'un obstacle impuissant aux rayons brûlans du soleil. Les saisons destinées à fortifier son tempérament le détruisent; le moindre travail le fatigue, l'excede, l'accable; & la chair & le sang des animaux suffisent à peine pour lui donner la force & le courage d'exister. Hélas! c'est en vain que je t'appelle; ton oreille est sourde à mes cris, le bruit de tes passions les étouffe, avant qu'ils y soient parvenus. Occupé à t'élever au-dessus de tes freres, tu cherches ton bonheur dans des places qui te privent des douceurs que tu pourrois en attendre. Tu amasses de l'or que la mort t'arrache, tu cherches des plaisirs qui te fuient; tu les trouverois, si tu apprenois à les donner aux autres.

Par-tout l'homme est occupé à rompre les liens qui l'attachent à ses semblables, pour augmenter, à leurs dépens, ses prétendues jouissances. Un égoïsme barbare le concentre en lui-même, comme dans une caverne inaccessible; semblable à la bête féroce, il n'en sort que pour chercher sa proie; plus cruel que la bête féroce, la proie est son semblable; & la société, ce lien sacré qui devroit faire le bonheur de l'homme, n'est plus qu'un prétexte pour l'accabler & lui donner des fers.

Temps heureux de l'innocence & de la paix, âge d'or, ne serois-tu qu'une gracieuse chimere, fille de l'imagination riante des poëtes? Les vertus dont le méchant même sent quelquefois les étincelles au fond de son cœur, les vertus n'auroient-elles jamais fait le bonheur de l'homme! Oh! puisque les vices ne peuvent détruire entiérement ces germes précieux, ils sont sans doute l'ouvrage de la nature; les crimes, les préjugés & les vices qui s'opposent à leur développement, sont ouvrage de l'homme pervers.

Oui, oui, ils ont existé, ces temps fortunés où l'homme ne connoissant que les penchans naturels à son cœur, ne s'occupoit que du bonheur de ses semblables; où le sourire gracieux de l'innocence & de la bonté, animoit tous ses traits; où le commerce mutuel de bienfaits & de reconnoissance, formoit les premiers & uniques liens de la société; où le plus fort ne se croyoit le plus heureux, que parce que ses mains infatigables pouvoient fournir à la subsistance d'un plus grand nombre d'enfans & de vieillards; où les peines de la vie n'étoient que l'assaisonnement du plaisir, la mort que le passage tranquille d'une ame innocente dans le sein de la Divinité.

O homme! tu jouissois alors de tous les biens de la nature, & tu ne songeois pas à former d'autres désirs. Les arbres des forêts & le lait de tes troupeaux te fournissoient une nourriture abondante, saine & délicieuse; ton goût n'avoit point encore été dépravé par des alimens corrompus par une préparation pernicieuse. Ton ame, telle qu'une eau tranquille & pure qui cede doucement aux impressions légeres des Zéphyrs, ton ame n'éprouvoit que les douces agitations du sentiment, que les émotions délicieuses de la nature innocente. Tu ignorois les combats cruels de ces passions orageuses dont le choc violent déchire nos cœurs. L'envie n'avoit jamais terni le vif éclat de tes yeux, ni fait disparoître la sérénité de ton front & le sourire de ta bouche. La haine, la jalousie, la vengeance n'avoient point encore agité dans ton cœur leurs noirs flambeaux; tu ne connoissois que des vertus; tu n'éprouvois que des plaisirs. Pénétré de l'idée sublime d'un Dieu, convaincu de sa bonté infinie, toutes tes actions étoient les expressions naïves de ton amour & de ta reconnoissance. Pouvois-tu songer à faire du mal à ton semblable, lorsque tu voyois le ciel répandre ses bienfaits sur toute la nature? tes désirs satisfaits aussi-tôt que formés ne te fournissoient point le prétexte barbare de dépouiller tes freres, & tu n'avois pas encore foulé sous tes pieds l'enfant à la mamelle & le vieillard languissant, pour leur arracher des biens dont tu n'aurois pu faire usage. L'amour, ce sentiment délicieux, destiné à faire le bonheur de l'homme & qui lui coûte si souvent des larmes ameres, l'amour ne te faisoit alors éprouver que des plaisirs. L'œil ne savoit point feindre un sentiment qui n'étoit pas dans l'ame; les moindres mouvemens du cœur étoient peints sur la physionomie; le désir naissoit rarement pour un objet qui refusât d'y répondre, ou du moins le respect pour la liberté naturelle le faisoit expirer aussi-tôt. Les préférences toujours inspirées par la sympathie, étoient flatteuses pour ceux qui en étoient les objets, mais l'orgueil ne les avoit pas encore rendues odieuses à ceux qui ne l'étoient pas. Maladies cruelles! filles de l'intempérance & des passions criminelles, vous n'aviez pas encore semé la douleur sur ce globe innocent! Et vous, maux imaginaires! productions monstrueuses des passions déréglées, le cœur de l'homme n'étoit point encore en proie à vos poisons dévorans.

On ne voyoit point alors des prêtres imposteurs, lever au ciel leurs bras mercenaires. On ne voyoit point, comme parmi nous, des hommes pour qui ce seroit un crime d'être époux, d'être pere, enseigner publiquement les devoirs de ces titres sacrés. Chaque objet de la nature annonçoit l'Être suprême à des cœurs reconnoissans, & l'amour de cet Être couloit de ces cœurs heureux, comme les eaux claires d'une source abondante. Seulement, lorsque les saisons bienfaisantes couvroient la terre de fleurs & de fruits, les viellards, au milieu de leurs familles, cueilloient avec joie les prémices de ces dons, & les tenant dans leurs mains levées vers le ciel, ils donnoient à leurs enfans l'exemple de la reconnoissance. Leurs regards attendris offroient à l'Être suprême ces dons qu'ils en avoient reçus, & leurs larmes couloient le long de leurs joues. Alors les jeunes filles cueilloient des fleurs, en formoient des guirlandes; elles attachoient les unes en forme d'écharpe le long de leurs épaules & de leur sein d'albâtre, & laissant flotter gracieusement les autres entre leurs mains; elles formoient des danses légeres, & remercioient, par leur joie naïve, l'Auteur de la nature.

Oh! dans ces jours de félicité, familles fortunées! vous vous rassembliez sans doute autour du vieillard vénérable à qui vous deviez le jour; vous lui faisiez goûter par vos attentions & vos caresses, la douce récompense des soins qu'il avoit pris de votre enfance. Tous les soirs, il se reposoit sur un lit de feuilles nouvelles, préparées par vos mains. Vous entrelaciez au-dessus de sa tête des branches touffues pour le garantir de l'ardeur brûlante du midi: vous le portiez sur la montagne, afin qu'il y pût voir le spectacle brillant du lever ou du coucher du soleil. Là, il vous racontoit comment il vous avoit reçus dans ses bras, lorsque vous sortîtes du sein de votre mere, comment il vous avoit couchés sur un lit de mousse, dans le creux d'un arbre, comment il vous avoit appris à connoître & à aimer le Maître de la nature: il vous répétoit ensuite quelles étoient les sources d'eau les plus salutaires, à quels signes on pouvoit distinguer les plantes venimeuses & les herbes utiles. Pleins de reconnoissance & d'amour, vous baisiez avec transport les mains qui avoient pris soin de votre enfance; le vieillard heureux répondoit à vos caresses, en vous pressant contre son sein; vous versiez tous des larmes de tendresse & d'amour, & il passoit ainsi parmi vous des instans délicieux, jusqu'au moment où il devoit rendre sa poussiere à la terre. Lorsque sa foiblesse annonçoit la fin de sa vie, vous souteniez ses membres défaillans; sa tête se penchoit sur le sein de ses enfans, ses derniers regards se fixoient sur eux, il rendoit doucement le dernier soupir entre vos bras.

Alors vous n'accusiez pas le ciel par votre désespoir & vos larmes; la mort à laquelle un Dieu assujettit tous les êtres, ne vous paroissoit point un mal. Vous portiez avec respect le corps de votre pere, & vous disiez: O notre bon pere, nous allons te creuser un tombeau vers la fontaine où tu puisois l'eau que nous buvions dans notre enfance! Toutes les fois que nous irons puiser de l'eau, nous nous souviendrons de toi, nous te bénirons, & nous dirons: C'est ici la fontaine que notre bon pere nous a montrée dans notre enfance; c'est ici qu'il nous sourioit en nous pressant entre ses bras, ou qu'il nous caressoit sur les genoux de notre mere. O notre bon pere, nous viendrons tous les jours visiter ta tombe, & nous la montrerons à nos petits-enfans, & ta mémoire, ne périra jamais parmi nous!

Que sont-ils devenus ces jours de félicité & de paix? hélas! ils ne sont plus pour nous qu'un vain songe, ils font ensevelis sous l'amas immense des siecles. Les sombres nuages des préjugés & des vices en ont obscurci l'image sacrée dans le cœur des hommes; & s'ils en conservent encore quelque souvenir, c'est pour leur supplice. Ils soupirent sans cesse après cette félicité qui leur étoit destinée, ils la cherchent par-tout; mais, hélas! c'est en vain, ils ressemblent à un infortuné qui, éloigné d'une patrie qui lui est chere, gémit dans une terre étrangere & barbare, sous le joug de la tyrannie & de l'esclavage. Il jette du rivage ses regards attendris sur la mer immense qui le sépare de cette chere patrie; il se rappelle les douceurs qu'il a goûtées dans le sein de sa famille; il se figure la tendresse de son épouse, les caresses naïves de ses enfans; il croit goûter encore tous ces plaisirs. Transporté de joie, il leve les mains vers le ciel; mais bientôt le bruit des fers dont elles sont chargées se fait entendre, l'illusion disparoît, le songe le dissipe, & il ne lui reste que l'esclavage & la douleur.