Quel est celui qui osa le premier rompre les liens sacrés de cette société sainte & fortunée? Idée sublime d'un Dieu, c'est toi qui les formas ces liens! c'est toi qui répandis les délices sur les mortels innocens! ils t'oublierent sans doute, ils te chasserent de leur cœur, avant que le mal ait pu s'y introduire!

Malheur au mortel téméraire qui osa le premier toucher au voile sacré sous lequel la Divinité a voulu le cacher à nos yeux. Son esprit écarté de la route de la nature, s'égara dans l'espace immense des chimeres; il attribua à cet Être suprême les rêves monstrueux de son imagination. L'idée simple d'un Dieu bon sortit de son cœur; l'erreur, les passions & les vices y entrerent en foule. Il se forma un Dieu semblable à lui, il lui attribua ses passions & ses vices, il fit un tyran du bienfaicteur de la nature. Tout ce qui portoit des marques de destruction & de vengeance, devint à ses yeux l'image de ce Dieu terrible. La premiere fois qu'il voit se repaître de sang ces monstres affreux que le Nil produit dans ses eaux, sa conscience effrayée lui montre un Dieu vengeur qui demande des victimes. Il tremble, il se prosterne, il l'adore. Bientôt il forme avec la pierre une image du monstre; il y traîne les propres enfans, il croit appaiser sa fureur en les égorgeant en sa présence. La crainte, l'effroi, l'horreur s'emparent de tous les cœurs: le premier prêtre parle au nom de la premiere idole; il promet, il menace; on tremble, on adore le monstre; le vrai Dieu est oublié, & le crime vole sur la terre.

Que faisiez-vous cependant, ames pures & innocentes qui conserviez encore l'idée de votre Dieu? vous détournâtes sans doute la tête pour ne pas voir ces sacrifices odieux, mais bientôt vous vîtes vos freres, vos enfans, la fureur dans les yeux, vous saisir par vos cheveux blancs, vous traîner au pied de ces autels horribles & vous courber, malgré vous, devant l'idole exécrable. Alors, alors, vous arrosâtes de vos larmes la terre qui vous avoit vus naître; vous quittâtes ces campagnes fertiles, ces bosquets délicieux d'où l'innocence avoit disparu, & vous cherchâtes, au milieu des rochers & des montagnes, séjour affreux des bêtes féroces, un asile assuré contre la fureur de vos propres enfans. Là, privés des doux présens des forêts, la nécessité vous apprit à vous nourrir de la chair des animaux; vous déchirâtes les entrailles fumantes de l'agneau bêlant qui vous caressoit; vous dévorâtes les membres palpitans des bêtes féroces; leur férocité coula dans vos veines avec leur sang; l'innocence disparut, & le bonheur disparut avec elle.

Bientôt le souffle empoisonné du vice flétrit toutes les vertus sur la surface de la terre. Les besoins naissent en foule du sein des passions criminelles. L'homme arrache à l'homme les fruits de la terre & la chair des animaux. Des prêtres imposteurs annoncent de toutes parts de nouvelles divinités. La superstition étend par-tout son sceptre de fer. Les Dieux font opposés aux Dieux, les autels aux autels. On dépouille, on détruit, on égorge; & l'homme, cet insecte foible qui se remue à peine un instant sur la poussiere de ce globe, croit venger le Maître tout-puissant de cet univers immense, en rougissant quelques grains de cette poussiere du sang de son semblable.

Foible mortel, tu n'auras pas violé impunément les loix sacrées de la nature! Bientôt tu vas voir les suites funestes de tes crimes. Celui qui t'a séduit, va bientôt te donner des fers. Esclave du prêtre sanguinaire qui te conduit au carnage, ta liberté, ta vie seront les tristes jouets de sa barbarie, comme ta crédulité fut celui de ses impostures. Ah! lorsque ton cœur ne connoissoit encore que la vertu, le vieillard vénérable que tu respectois à cause de son expérience & de sa bonté, étoit ton pere, ton consolateur, ton roi. Et quel roi? son empire étoit fondé sur ses bienfaits; ton respect étoit dicté par l'amour & la reconnoissance. Regarde maintenant autour de toi. La force t'environne, tu n'es plus qu'un esclave chargé des fers forgés par tes propres mains, soumis à des tyrans qui te font trembler en public & qui te redoutent en secret; tu n'es plus que le vil instrument de leurs caprices & de leurs passions criminelles. Le prêtre te poursuit jusques dans les régions inconnues de l'éternité; son imagination barbare y allume des flammes dévorantes; il t'y jette pour y brûler sans cesse, si tu refuses de baiser la poussiere de ses pieds. Le prêtre n'est pas occupé à louer Dieu, mais Dieu est occupé à venger le prêtre. Il ne suffit pas à ces hommes cruels d'avoir allumé ces flammes éternelles, ils imitent sur la terre cette vengeance affreuse. Ils élevent des bûchers, leurs mains sacrées y mettent le feu. Les Furies leur ont prêté leurs flambeaux. Les flammes s'élevent, & la fumée porte au ciel le désespoir des malheureuses victimes de leur barbarie. Heureuses encore de ce que le ciel a borné le pouvoir de leurs bourreaux! Heureuses de ce qu'ils ne peuvent réaliser l'enfer que leur imagination a inventé! Les citoyens innocens expirent, en mugissant, au milieu des flammes. Leurs amis, leurs femmes, leurs enfans, n'ont pas la foible consolation de gémir, de frapper leur sein, de s'arracher les cheveux; il faut qu'ils tombent en silence aux pieds des bourreaux, & qu'ils baisent avec respect des mains dégoûtantes de leur propre sang.

O monstres! ô tigres! étoit-ce pour le supplice de leurs enfans que nos ancêtres vous ont donné des retraites & des asiles? Croyoient-ils, en élevant ces édifices qu'ils destinoient à la priere; croyoient-ils former, avec nos biens, des repaires pour des bêtes féroces, qui viendroient un jour nous dévorer sur leurs tombeaux? La Vérité vous poursuit avec son flambeau, vous fuyez dans vos retraites obscures, pour vous dérober à sa lumiere importune. Mais vous songez, dans le silence, aux moyens d'opprimer cette Vérité votre ennemie, & vous vomissez le poison que vous préparez à la terre, lorsque vous serez parvenus à éteindre encore une fois sa lumiere divine.

Hommes sensibles & vertueux, vous avez vu ces horreurs! vous les voyez encore! Les ombres sanglantes de vos peres, de vos freres immolés, implorent du haut des cieux votre pitié pour vos propres enfans. Leur sang crie vengeance; & ces monstres existent encore! Ils levent avec arrogance la tête à côté des trônes. Ils s'emparent de la jeunesse des rois, & soufflent dans leurs jeunes ames les principes odieux de leurs fureurs. Ils levent sur vous leurs bras sanguinaires. Unissez-vous, armez-vous pour le bonheur de l'humanité, que la guerre serve enfin au bonheur de la terre. Que l'étendard de la Vérité brille de toutes parts. Détruisez ces enceintes odieuses; sources intarissables de bourreaux; dispersez ces monstres, forcez-les à devenir des hommes, & que la cruauté effrayée ne trouve plus d'asile sur la terre.

Je vois se former ces prisons superbes qu'on appelle des villes; une triple montagne s'éleve autour de leur enceinte & en défend l'entrée aux ennemis du dehors. Mais des ennemis bien plus dangereux s'emparent de l'intérieur. Les crimes y exercent leur empire, & l'homme rampe sous leur joug accablant. Les métaux sortent de la terre, ils mettent le comble aux maux de l'humanité. Tels que ces torrens de matieres fondues qui sortent des bouches infernales des volcans, ils roulent leurs flots dévorans sur la terre, & brûlent, jusqu'à la moindre racine, les plantes salutaires dont elle étoit couverte. L'or domine impérieusement sur l'univers; il étouffe l'innocence. Celui qui n'a point d'or est l'esclave de celui qui en possede; on se tue, on s'égorge pour avoir de l'or; on rejette, on rebute celui qui n'en a point; & les vertus effrayées s'envolent vers le ciel. Les loix, foibles remparts contre la force & la richesse, tâchent en vain de s'opposer à ces désordres; souvent plus barbares que les barbares qu'elles veulent punir, elles produisent des maux plus cruels que ceux qu'elles vouloient détruire. On arrache l'innocent du sein de sa famille, on le jette dans des cachots affreux où, confondu avec le coupable, il maudit mille fois l'instant de son existence. On invente mille tortures cruelles, pour lui faire avouer un crime qu'il n'a pas commis; on lui fait souffrir des tourmens affreux, pour savoir s'il les mérite.

Mais quelle foule de peuple se presse au milieu de cette place publique? est-ce une fête, est-ce un spectacle qu'on prépare? Un homme paroît au milieu de la foule, il s'avance sur une éminence. Il traîne ignominieusement après lui un autre homme, il le place à ses pieds, il tire un fer étincelant, il leve le bras pour le frapper. Arrête, malheureux, c'est un homme, c'est ton semblable, c'est sa vie que tu vas lui arracher; & cette vie ne t'appartient pas. S'il a commis un crime, faut-il te venger par un autre crime? Ta main...... Mais, hélas! Il n'est plus temps; il frappe, la tête vole, & le malheureux est sans vie. O vous, qui avez ordonné ce spectacle affreux, juges! osez vous interroger un instant! Qui vous a donné des droits sur cette vie que vous venez de détruire? Est-ce le malheureux à qui vous l'avez arrachée? il n'en étoit pas le maître. Est-ce le Dieu qui la lui avoit donnée? c'est aux cœurs droits que ce Dieu parle. Si les vôtres le sont, interrogez-les. N'ont-ils pas horreur de voir couler le sang humain? Ne frémissez-vous pas vous-mêmes à la vue du spectacle que vous avez ordonné? Ne regardez-vous pas comme un infame le barbare exécuteur de vos jugemens? peut-il l'être, si vous êtes justes? Vous avez voulu punir un coupable! eh! qui vous a dit que la mort fût un mal? Hélas! vous êtes si foibles, si coupables vous-mêmes, & vous voulez punir! Examinez avec moi la vie de cet homme qui vous paroît si criminel. Voyez-le naître; il doit le jour à deux de ces malheureux à qui la nécessité a fait une habitude du crime. Il suce le vice avec le lait. Il voit le vol & le brigandage exercés par ceux que la nature lui fait aimer. Il entend retentir autour de son berceau les louanges de ces actions criminelles. Son ame, telle qu'une cire molle, prend ces impressions funestes, & son cœur se forme au mal. Bientôt il est abandonné de ses parens; sans secours, sans aveu, sans ressource, corrompu par l'habitude & l'amour du mal, il ne tient à rien dans l'univers; il est rejeté par ses semblables; la société lui devient odieuse: elle n'a pas songé à prévenir son malheur. Il ne voit autour de lui que des hommes qui refusent de se dire ses semblables, que des hommes qui détournent dédaigneusement la tête. Cependant les besoins l'assiegent, le tourmentent; l'occasion se présente, il succombe: il est coupable sans doute: mais la société ne partage-t-elle pas son crime? n'auroit-elle pas dû l'arracher à ses barbares parens, pour en faire un citoyen? Il est coupable; mais vous, dans les mêmes circonstances êtes-vous sûrs que vous ne le seriez pas? Avant que de répondre, portez le flambeau de la vérité sur tous les instans de votre vie; examinez-les sans indulgence. Dans des circonstances plus heureuses, avec des talens, de la fortune, des amis, les passions ne vous ont-elles jamais entraîné au-delà des bornes de la droiture & de l'équité? A votre place, cet homme eût peut-être été moins criminel que vous; à la sienne, vous le seriez peut-être plus que lui.

L'homme naît isolé, indépendant; son intérêt seul l'oblige de se rapprocher de ses semblables. Tous les liens de la société naturelle sont formés par le commerce des bienfaits. S'il est permis à l'homme de punir son semblable, c'est lorsque la punition tourne évidemment au profit de la société. Mais la mort! savons-nous ce que c'est? en connoissons-nous les suites? pouvons-nous savoir, lorsque nous la donnons, si le désordre qui en résulte n'est pas mille fois plus grand que l'action du coupable? Comment osons-nous porter une main criminelle sur l'ouvrage de notre Dieu? Comment osons-nous arracher avec violence à la suite des êtres un être sensible qui est son ouvrage? un être qu'il conserve & qu'il soutient? O hommes, vous croyez être justes, vous suivez des usages barbares dont l'habitude vous dérobe l'horreur. Tremblez! vous n'êtes peut-être que de vils assassins. Ames sensibles, ce doute seul ne vous fait-il pas frémir? Tremperez-vous encore vos mains dans le sang de vos semblables?