Ce fut un tyran, sans doute, & le plus cruel des tyrans, qui osa le premier arracher la vie à un homme. Mais il le fit en secret. Ce spectacle horrible auroit révolté ses esclaves. Les oreilles de l'homme ont été accoutumées au meurtre, avant que ses yeux ayent pu en supporter le spectacle. Qu'il a dû paroître affreux, ce spectacle, la premiere fois qu'on l'offrit à un peuple assemblé! L'habitude de le voir n'en a pas entiérement détruit l'horreur; la nature se révolte encore même dans ceux qui se font un plaisir d'y assister.
Exemple funeste! L'homme apprend à tuer l'homme. Il n'est plus rien de sacré. Le fer prend mille formes diverses, propres à donner la mort. Les campagnes étoient couvertes de fleurs & de moissons, elles sont hérissés de piques. Des guerriers barbares se menacent, s'égorgent dans des lieux où l'innocence & le bonheur régnoient paisiblement. Le sang du laboureur coule dans le sillon qu'il a tracé. Les femmes effrayées, les cheveux épars, portant entre leurs bras leurs enfans à la mamelle, se sauvent dans les cavernes des forêts; le soldat féroce les atteint, il les perce impitoyablement, & l'enfant suce avec le lait de sa mere expirante le sang noir qui coule de sa blessure. Le fer ne suffit pas. Les effets n'en sont pas assez cruels au gré de l'homme. L'enfer vomit la poudre; un moine en est l'inventeur. Aussi prompte, aussi terrible que la foudre, elle porte par-tout la désolation & la mort. Je vois deux armées se répandre dans les campagnes; la destruction les précede, les villes sont renversées, les campagnes ravagées; la flamme dévore la retraite du laboureur; le citoyen est égorgé auprès de ses foyers. Elles s'approchent, se chargent avec violence; le fer & le bronze vomissent la mort. L'air est obscurci. Les bataillons se choquent, se repoussent, s'enfoncent. Quels cris, quel désordre affreux! Enfin j'entends sonner la victoire. On chante les louanges du vainqueur; on le couronne de lauriers, on porte son nom jusqu'aux cieux. Il s'avance d'un air de triomphe. S'il a un cœur, sa victoire lui va coûter bien des larmes. Il jette au loin ses regards sur le champ de bataille, il est jonché de morts; le sang coule autour de lui en longs ruisseaux. Il entend les cris affreux des blessés & des mourans; il voit remuer de tous côtés des membres sanglans qui cherchent à se dégager des monceaux d'armes, de chair & de sang qui les accablent. Il recule d'horreur. Art cruel de la guerre, ce sont les tigres qui t'enseignerent à l'homme! Mais non, les tigres ne dévorent pas leurs semblables.
Quelle gloire! quels triomphes odieux! O vous nos amis, nos peres, ô souverains! vous pourriez acquérir une gloire bien plus solide. Réunissez-vous pour détruire l'horrible fléau de la guerre. Jurez en présence du ciel que vous ne chercherez jamais à augmenter vos possessions. Ne vous ont-elles pas suffi jusqu'à présent? Établissez un tribunal qui juge vos différends. Vous êtes les uns à l'égard des autres ce qu'étoient les hommes, quand ils reconnurent l'indispensable nécessité d'établir des loix plus justes que celle du plus fort. Alors vous serez véritablement les Dieux de la terre. Vous serez de vrais héros. Vous aurez sacrifié vos passions au bonheur de l'homme, & l'humanité descendue du ciel à votre voix, vous apportera des couronnes bien plus brillantes & plus durables que celles des conquérans.
La société primitive fut fondée sur les vertus: fondement précieux sans lequel toute société s'écroule nécessairement. Pourquoi tant d'empires immenses tendent-ils à leur perte? c'est que la force a présidé à leur naissance. Elle y a établi des usages barbares, des coutumes odieuses, qu'on suit par habitude, & auxquels une espece de fanatisme défend de rien changer. Remontons à l'origine de ces sociétés, nous verrons des troupes vagabondes de sauvages féroces, sans autre métier que le brigandage, se répandre dans des campagnes cultivées, dépouiller les possesseurs légitimes, les chasser, les massacrer impitoyablement, ou les forcer à ramper sous le joug le plus infame. Le plus féroce d'entre ces barbares s'arrogea le titre de Roi, ses complices formerent une cour autour de lui, ils s'appellerent nobles, & les hommes innocens & vertueux qui cultivoient paisiblement cette terre, ne furent que de vils esclaves.
S'il est une société qui doive braver les événemens & les siecles, c'est celle où tous les membres se disent sans cesse: Nous nous sommes réunis pour notre bien commun, nous avons formé de toutes nos volontés particulieres une volonté générale qui veille au bonheur de chacun de nous. Tâchons de prévenir le mal qui peut nuire au plus petit d'entre nous; veillons sur lui dès l'instant de sa naissance, pour lui procurer tous les biens qui seront en notre pouvoir; qu'il n'éprouve d'autres maux que ceux que sa patrie ne pouvoit ni détourner ni prévoir. Imitons la Divinité qui veille sur l'insecte qui rampe sous l'herbe, comme sur les astres qui brillent aux cieux.
O Rois, vous représentez toutes ces volontés réunies, vos sujets vous ont confié le soin de leur bonheur; il dépend de vous de rapprocher les hommes de cet état heureux de la société primitive. Soyez pour eux des peres tendres, donnez-leur l'exemple des vertus, détruisez les monstres dont la gueule enflammée est toujours prête à les dévorer. Chassez les préjugés funestes, écrasez le fanatisme; & vous jouirez de la récompense la plus flatteuse qu'un souverain puisse attendre sur la terre, de l'amour de vos sujets: cet amour sera le soutien le plus solide de votre gloire & de votre puissance. Le roi le plus puissant de la terre n'est pas celui qui rassemble autour de lui un plus grand nombre d'esclaves prêts à fuir au moindre danger, mais celui qui est le plus aimé de ses sujets. Que les nations barbares viennent attaquer ce monarque chéri, elles verront tous les cœurs former autour de son trône un rampart impénétrable; elles pourront accabler par le nombre, ces suiets courageux & fidelles, elles ne parviendront jamais au prince qu'après avoir renversé le dernier d'entre eux.
Au milieu des ténebres qui couvrent depuis si long-temps ce globe malheureux, j'apperçois une lumiere éclatante qui brille du côté du nord; elle environne des trônes; & lance ses rayons bienfaisans jusques vers les climats les plus glacés. Prusse, Russie! pays heureux, la raison est assise sur vos trônes, elle appelle de toutes parts la sagesse, les talens & la véritable science. Tous les cultes réunis dans vos cités paisibles, rendent hommage au Dieu de l'univers, sans se persécuter ni se haïr, le fanatisme effrayé se sauve pour jamais vers le midi, & rentre dans les cavernes affreuses qui ont vomi. Les hommes sont devenus des freres depuis que leurs rois daignent être leurs peres. Frédéric, Cathérine! noms à jamais chers à la terre, il me semble voir s'accomplir le grand œuvre que vous avez commencé, il me semble voir vos vertus imitées par tous les souverains de la terre. La lumiere se répand sur la surface du globe, les ténebres se dissipent; l'homme apprend à respecter son semblable, & la société fait son bonheur.