La Bienfaisance.

Bosquets charmans, solitude aimable & paisible, chers confidens des secrets de mon cœur, de quels plaisirs nouveaux pénétrez-vous mon être! Je sens à votre aspect le doux frémissement d'une volupté délicieuse & inconnue. L'obscurité silencieuse de la nuit, le murmure des eaux, le chant du rossignol, le parfum des fleurs & des plantes; toute la nature me paroît plus intéressante, plus majestueuse, plus ravissante. Ame invisible de l'univers, toi qui dispenses à ton gré les plaisirs sur les foibles mortels, dis-moi par où j'ai mérité ces nouveaux bienfaits! Si mon cœur a fait le bien que tu lui inspiras, aurois-je pu croire que ta bonté ajouteroit encore à la délicieuse récompense qu'il en a déjà reçue?

Quel cœur barbare n'eût pas été attendri? Je me promenois derriere l'enclos de ma cabane, j'entends remuer les plantes qui sont au pied de la haie; j'approche, c'est un enfant qui vient de naître. Ses regards se tournent vers moi, ses petits bras semblent me demander du secours. Innocente créature, quel mal as-tu fait sur la terre, pour être abandonnée de tous les hommes? Je pleure sur tes parens; peut-être ne pouvoient-ils pas subvenir eux-mêmes à tes besoins? Peut-être aurois-tu répandu l'infamie sur les jours de ta malheureuse mere? Hélas! le préjugé l'emporte donc sur la nature!

Quel nouveau jour luit à mon cœur? Je pourrai donc faire du bien à un être sensible? je ne vivrai point isolé dans ma cabane; j'embrasserai une créature semblable à moi, que l'exemple du vice n'aura point encore corrompue; je la verrai se réjouir de mes caresses, y répondre tendrement, & me rendre plaisirs pour plaisirs. Aimable enfant! viens dans ma cabane, suce le lait de cette chevre, elle te tiendra lieu de ta mere barbare. Vois comme elle est sensible elle-même au plaisir de soulager tes besoins; elle t'offre ses mamelles abondantes; elle te leche d'un air doux & compatissant. Hommes cruels, faut-il donc que les animaux vous donnent des exemples de vertu!

Comme la bienfaisance remplit le cœur d'une joie inexprimable! Est-il donc un plaisir sur la terre comparable à celui que procure une bonne action? Ah! cet enfant dût-il être ingrat, dût-il oublier un jour les soins que j'aurai pris de son enfance, je ne serois encors que trop récompensé. Cœurs durs & insensibles, vous qui méditez en silence le malheur de vos semblables, n'avez-vous donc jamais éprouvé les plaisirs délicieux de la bienfaisance? Votre main n'essuya-t-elle jamais les larmes d'une famille affligée? Ah! si vous les connoissiez ces plaisirs, comment la pensée pénible du mal auroit-elle pu s'introduire dans vos cœurs?

Non, non, vous ne les connûtes jamais. Si les infortunés reçoivent de vous quelques secours; c'est votre vanité qui fait des aumônes, & non votre cœur qui se plaît à répandre des bienfaits. Vous donnez d'une main, & vous humiliez de l'autre le malheureux qui est réduit à solliciter votre dédaigneuse pitié. Ne soyez point surpris après cela d'ignorer les plaisirs des ames vraiment bienfaisantes, & ne vous plaignez plus de ne faire que des ingrats! Votre semblable humilié devant vous, paye assez votre vanité de ce qu'elle seule a fait pour lui.

Mais cette récompense ne vous suffit pas. Vous croyez par votre or acheter des esclaves, en soulageant des malheureux; l'infortuné qui a le malheur de recevoir de vous quelques pieces de monnoie, qu'on appercevoit à peine dans le tas immense destiné à vos plaisirs, & peut-être à vos crimes, perd dès cet instant le droit de penser en homme; il n'est plus à vos yeux qu'un vil esclave obligé de ramper lâchement sous votre orgueil. Vous exigez de lui & la bassesse qui le dégrade, & les vertus que votre dureté doit avoir étouffées dans son cœur.

J'ai connu Dorval: il étoit en place; il étoit bienfaisant; mais il l'étoit sans vanité & sans orgueil. Le malheureux, l'indigent, pouvoient aller le trouver avec confiance; il ne les faisoit jamais rougir de leur état. Les lambeaux même de la misere étoient sacrés pour lui. Le pauvre qui ne connoissoit pas Dorval craignoit d'abord de se présenter; Dorval paroissoit, & le pauvre étoit rassuré, & il sentoit naître la confiance, & il oublioit ses malheurs. Dorval l'écoutoit avec intérêt, il s'affligeoit avec lui, prévenoit des aveux humilians, passoit légérement sur les fautes qui avoient occasionné les malheurs, pour ne s'occuper que des moyens de les réparer. Car il croyoit qu'il faut avoir de l'indulgence pour tous les hommes, & sur-tout pour les malheureux. Bientôt le sourire de l'espérance ou l'attendrissement de la joie éclatoient sur le visage du pauvre, & les larmes couloient des yeux de Dorval. On eût dit, à les voir, que Dorval étoit le malheureux, & l'autre le bienfaiteur. Lorsque le pauvre quittoit Dorval, la satisfaction brilloit dans ses yeux, & la joie remplissoit son cœur. Il avoit senti renaître en lui l'estime de soi-même que le mépris des riches méchans y avroit étouffée; il venoit d'éprouver qu'on le croyoit encore un homme malgré son infortune. En sen allant, il n'étoit occupé que de Dorval; il chérissoit Dorval; il pensoit moins aux secours qui alloient finir ses peines, qu'à la bonté, aux égards qu'on lui avoit témoignés, qu'à l'intérêt qu'on avoit pris à ses malheurs. Il croyoit avoir acquis un ami sensible & respectable, & si sa conscience lui disoit qu'il n'étoit pas digne de ce bonheur, il formoit dès-lors le projet de le devenir. O Dorval, c'est ainsi que tes bienfaits étoient des leçons!

Lorsque Dorval étoit à la campagne, il alloit visiter tous les habitans de sa terre: à l'aisance, à la propreté, à la joie de ces bonnes gens, on voyoit qu'ils étoient heureux; à leur respect pour Dorval, à l'air d'attendrissement & de confiance dont ils lui parloient, on voyoit qu'ils lui devoient une partie de leur bonheur. Il s'informoit avec bonté de leurs travaux, de leurs succès, de leurs plaisirs, de leurs peines. Il écoutoit tout avec intérêt, il répondoit à tout avec bonté. Il caressoit les enfans, causoit familiérement avec les parens. On eût dit un pere qui venoit visiter ses enfans; on eût dit des enfans qui s'entretenoient familiérement avec un pere chéri de tout ce qui pouvoit les intéresser.

C'est avec ces bonnes gens, me disoit un jour Dorval, que je passe les instans les plus délicieux de ma vie. Ils me font oublier les brillantes miseres de la ville, & me dédommagent de la contrainte que j'y éprouve.