Lorsque j'achetai cette terre, je résolus de me faire des amis de tous mes vassaux, & j'ai eu le bonheur d'y réussir. J'ai éprouvé que le mépris que l'on a pour ces bonnes gens, fait souvent germer les vices qu'on leur reproche si impitoyablement. Le plaisir est un besoin pour les gens de la campagne, comme pour nous. Si nous satisfaisons à ce besoin en leur témoignant de l'estime, ils craignent de nous déplaire, & de perdre cette estime qui les flatte. Mais dès qu'ils se sont apperçus que nous les comptons pour rien sur la terre, que nous ne prenons pas la peine de remarquer leurs bonnes qualités & leurs vertus, ils négligent bientôt ces vertus qu'ils croient inutiles, parce que nous paroissons les mépriser, & cherchent dans les vices des plaisirs qui les dédommagent de notre injustice.

Une cabale fit perdre à Dorval sa place & la faveur de son maître, & il vint tranquillement dans sa terre, sans songer à se plaindre; il pleura sur le malheur des Rois qui deviennent si souvent, sans le savoir, les instrumens de la méchanceté; il plaignait les méchans qui le persécutoient, les malheureux qu'il n'étoit plus à portée de soulager, & craignit seulement que ses amis ne fussent enveloppés dans sa disgrace. Dorval n'avoit rien perdu, il avoit seulement changé de situation; c'étoit un soleil qui conservoit tout son éclat, en passant sur un autre hémisphere. Il répandit toujours autour de lui l'abondance, le bonheur & la joie; il fit des heureux & le fut lui-même. Ne pouvant plus travailler au bonheur de sa patrie, il s'occupa de celui des hommes qui l'environnoient. La plupart de ses ennemis détrompés sur ceux qui les avoient fait agir, vinrent mettre leur repentir à ses pieds. Il se vengea en leur faisant tout le bien qui étoit en son pouvoir.

Qu'il est peu d'hommes qui ressemblent à Dorval! L'on se tourmente pour courir avec ardeur après mille faux plaisirs, qui ne produisent que la satiété & le dégoût; & il en coûteroit si peu pour remplir à chaque instant son ame des plus délicieuses jouissances! Le riche cherche le bonheur dans l'étalage pompeux d'une grandeur étrangere: il n'y rencontre que les vaines démonstrations d'un respect simulé; la haine, l'envie du vulgaire, & la pitié du sage. La plus petite partie des richesses dont il achete ces sentimens humilians, consoleroit peut-être vingt familles désolées, feroit renaître l'espérance & la joie dans des cœurs innocens & désespérés, & lui attireroit le respect, l'estime, la reconnoissance, l'adoration de ses semblables, &, ce qui vaut mille fois mieux encore, cette satisfaction intérieure si essentielle au bonheur de l'homme, & que tous les autres plaisirs ne sauroient remplacer.

Toute la nature nous donne des leçons de bienfaisance. Le sommeil, porté sur les ombres de la nuit, étend de toutes parts sa vapeur active & légere. Elle se mêle à l'air qui nous environne, elle flotte sur toute la surface de la terre; elle aime à se mêler au murmure des eaux; aux longs accens du merle & du rossignol, aux jeux folâtres du Zéphyr; elle répand sur tous les objets le charme quelle veut exercer sur nos sens. C'est en vain que nos voudrions lui résister, elle s'empare insensiblement de nos organes & les plonge dans les délices du repos. Le sommeil ne borne pas là ses bienfaits; il appelle les songes enchanteurs, ils accourent à sa voix & portent notre ame dans des régions délicieuses. Le méchant ignore ces bienfaits divins, il ressemble à ces rochers sauvages qui reçoivent les influences du ciel, sans pouvoir en profiter. La douce rosée tombe sur la superficie de la pierre, elle y roule sans y pénétrer, & se précipite sur la fleur qui s'ouvre pour la recevoir. La nuit par ses bienfaits répare les organes fatigués de tous les êtres vivans, & leur donne de nouvelles forces pour goûter les nouveaux bienfaits que va leur procurer le retour de la lumiere.

Mais, ô ciel! quel bruit vient frapper mes oreilles? j'entends les cris de la douleur & du désespoir; des vagues de flammes & de fumée noire s'élancent au-dessus de la forêt, elles se peignent dans le fond des eaux, & y portent l'épouvante. Les ténebres fuient derriere les montagnes, les animaux effrayés les cherchent en vain, & l'oiseau épouvanté tombe en se débattant à travers les branches des arbres & des buissons. Je cours; malheureux laboureurs! vos maisons sont la proie des flammes, elles s'allument, elles brûlent, elles s'écroulent avec fracas; & ce bruit affreux est suivi des cris perçans des malheureux qui ont tout perdu.

Au milieu de cette foule désolée, j'apperçois Alexis, jeune berger de quinze ans; il leve les mains vers le ciel, en poussant de grands cris: Mon pere, ô mon pere, s'écrie-t-il en versant un torrent de larmes, & il veut le précipiter dans les flammes pour sauver son pere. Ménandre le voit & l'entend; il l'arrête; sa maison commence à brûler, il oublie tout, la vie d'un homme vaut mieux que tout ce qu'il possede. Il s'élance an milieu des flammes, il disparoît; la charpente du toit crie & s'écroule, on le croit perdu; il revient couvert de brûlures, portant sur ses épaules le vieillard à demi-mort, il le met aux pieds du jeune Alexis. Celui-ci verse des larmes de joie, il vole de son pere à Ménandre, de Ménandre à son pere, & les presse tour à tour entre ses bras.

O Ménandre, sois orgueilleux des marques que le feu a laissées sur ton visage, elles sont bien plus honorables que tous les titres qui transmettent à la postérité les noms des destructeurs du genre humain!

La fureur des flammes est appaisée, un autre spectacle se présente. Des hommes, des femmes, couverts de lambeaux à demi-brûlés, couchés auprès des débris fumans de leurs maisons! Les vieillards consternés baissent tristement la tête & les yeux, les femmes pressent contre leur sein, & inondent de leurs larmes leurs enfans qui leur demandent en vain de la nourriture. Les jeunes gens levent vers le ciel leurs mains suppliantes. Tous sont privés d'asile & de nourriture.

Familles infortunées, consolez-vous! Dieu voit votre affliction, il ne vous abandonnera pas. Il envoie la bienfaisance, elle descend du ciel, elle entre dans le cœur de vos freres & les enflamme; ils viennent de toutes parts, ils essuient vos larmes, ils vous donnent des vêtemens & de la nourriture; vos maisons renaissent de leurs cendres plus belles & plus commodes qu'elles ne l'étoient auparavant, & il ne reste plus d'autres traces de votre malheur que la reconnoissance qui vous unit à vos bienfaiteurs.

Homme ingrat, ne forme plus contre la Providence des murmures indiscrets. Lorsqu'elle semble t'abandonner dès l'instant de ta naissance, en te laissant nu sur la terre, en proie aux horreurs du besoin & exposé sans défense à la voracité des bêtes féroces, elle fait bien plus pour toi que pour les autres animaux dont elle prévient tous les besoins. Reconnois dans cette conduite sa bonté infinie qui te destine au sublime emploi de secourir ton semblable. Dieu prend soin immédiatement de tous les animaux qui vivent sur la terre, mais il confie à l'homme le soin de l'homme; & il partage avec lui le pouvoir glorieux & le plaisir ineffable de faire du bien à des êtres sensibles.