Innocens animaux, vous goûtez en paix les douceurs de la liberté! la nuit semble vous envelopper de ses ombres bienfaisantes pour vous soustraire à la cruauté de l'homme: profitez de ces doux instans; bientôt le jour va paroître, & votre tyran avec lui.
Aimable rossignol, fais entendre les accens de ta voix; charme les ennuis de ta compagne chérie, occupée à répandre dans son nid la chaleur qui va faire éclorre les doux fruits de vos amours mutuelles; que tes chants fassent retentir tous les échos d'alentour: ils doivent charmer toute la nature, c'est la tendresse qui les inspire! Et vous, sensibles tourterelles, livrez-vous sans réserve aux douceurs de l'amour & de la fidélité; que vos tendres plaintes soient les expressions de vos plaisirs! Entrelacez vos becs amoureux; que le frémissement voluptueux de vos ailes agite doucement le feuillage; mais fuyez dès que l'aurore éclairera vos retraites: l'homme paroîtra; peut-être que sa main cruelle vous ôtera la vie. Il sait vous arracher à vos plaisirs innocens; mais, hélas! il ne sait pas les goûter.
J'entends remuer les branches de la forêt, un animal frappe la terre & s'avance de mon côté, il sort du milieu des broussailles, il paroît au clair de la lune; c'est un cerf qui vient se désaltérer dans l'onde pure du ruisseau. Que la forme de son corps est noble & belle! on diroit que la nature a pris plaisir à répandre sur lui l'élégance & la beauté. Hélas! à quoi servent ces dons? Demain, si-tôt que l'aurore annoncera le retour de la lumiere, une meute de chiens cruels, excités par des hommes plus cruels encore, le forceront à sortir de sa retraite, & le poursuivront jusqu'à ce que ses genoux chancelans tremblent sous le poids de son corps accablé. Barbares! quel mal vous ont fait ces animaux timides, pour prendre plaisir à les tourmenter? Vous êtes des hommes, & vous vous faites un plaisir de la douleur d'un être foible qui fuit devant vous? Le cerf pleure sa défaite & sa mort; le lievre blessé tourne sur vous un regard languissant, qui vous reproche votre cruauté; la perdrix expirante semble implorer votre pitié pour sa couvée fugitive. Mais comment vous laisseriez-vous attendrir par ces animaux innocens? les maux que vous leur faites souffrir ne sont qu'une foible image des tourmens dont vous accablez vos semblables.
Que manquera-t-il à mon bonheur, si cette retraite peut me soustraire à votre cruauté? Monde faux & trompeur, je ne regretterai point les illusions par lesquelles tu éblouis les insensés qui te consacrent leur cœur! je les verrai sans envie jouir des prétendus biens dont tu les combles. J'ai vu tes favoris s'empresser après des bulles brillantes & légeres que l'air promene à son gré, & qui se dissipent à l'instant qu'on croit les saisir; je les ai vus se tourmenter pendant toute leur vie pour des chimeres qui doivent faire leur malheur, & périr enfin sans avoir goûté le repos. J'ai vu dans tes cercles brillans l'or adoré sous mille noms pompeux. J'ai vu le Dieu de la Frivolité dicter insolemment ses arrêts ridicules, & les répandre sur toute la terre. J'ai vu ceux que tu appelles sages se jouer avec les hochets de la folie, & danser au son de ses grelots. L'homme sensible cherche en vain sur cette terre un cœur où il puisse reposer son cœur, il n'en trouve point. Le souffle empoisonné de l'avarice, de la perfidie & du mensonge a flétri toutes les vertus. L'homme de bien est seul sur la terre. Il ressemble à ces plantes transportées dans des climats étrangers, qui se desséchent & penchent leur tige languissante, faute d'avoir une nourriture qui leur convienne.
Le sommeil bienfaisant regne dans la cabane du laboureur & du berger. Il n'est point interrompu par les cris aigus d'une conscience criminelle, ni par les monstres affreux de la haine, de la perfidie, de la vengeance; ni par les vains projets de l'avarice & de l'ambition. L'innocence & la paix regnent avec lui. Le chant des oiseaux va bientôt réveiller ces mortels fortunés. Il me semble les voir regarder avec joie l'aurore naissante. Leurs forces renouvellées circulent avec impétuosité dans leurs membres reposés, & y portent par-tout le besoin du travail. Bientôt ils se répandent dans la campagne, & reprennent en souriant leurs utiles travaux. Peuvent-ils le refuser aux transports de la reconnoissance, lorsqu'ils voient, lorsqu'ils entendent toute la nature célébrer le retour de la lumiere; lorsqu'ils voient le soleil darder sur leurs moissons & sur leurs fruits les rayons bienfaisans dont la chaleur précieuse va travailler en silence à l'œuvre merveilleuse de la maturité, ou faire éclorre les germes féconds que la terre renferme dans son sein?
Soit que le laboureur recueille l'herbe fleurie de ses prés, soit qu'il trace lentement un pénible sillon, ou qu'il coupe les épis courbés pour en former de lourdes gerbes, soit qu'il soulage les branches affaissées de ses arbres fruitiers, soit enfin qu'il remplisse ses celliers de la dépouille vermeille de la vigne; la joie, l'espérance ou le plaisir charment toujours ses travaux.
Dormez tranquillement, heureux habitans de la Campagne, jouissez des plus doux présens des cieux, & n'enviez point le sort du riche dont l'éclat vous éblouit. Pendant que la nature répand sur vos membres fatigués les bienfaits du repos, pendant qu'elle prépare autour de vous les plaisirs qui doivent charmer votre réveil; le crime, au milieu des villes, aiguise ses poignards, prépare ses noirs poisons, & marque ses victimes. Le remords affreux vole de palais en palais, il seme par-tout épouvante & l'effroi. Il tire avec fracas les rideaux pompeux du riche coupable, & fait siffler autour de lui ses horribles serpens. L'un couché sur des coussins qui semblent préparés par les mains de la volupté, pousse au ciel des cris aigus que lui arrache la douleur cruelle. Il souffre des maux que le travail & la frugalité ont écartés de vos chaumieres. Ennemi de la nature, il a voulu lui arracher les plaisirs destinés à ses favoris; il a voulu jouir du bonheur & du repos sans l'avoir mérité par son travail & son innocence: il en est puni; la nature outragée se venge de sa violence & de ses mépris. Un autre, plongé dans le désespoir, est prêt à s'arracher lui-même une vie que les suites honteuses du vice lui ont rendue odieuse. Ici la perfidie & le mensonge trament leurs intrigues secretes; là le jeu, la débauche & les profusions de toute espece renversent des fortunes & plongent les familles dans le désespoir. Je vois ces malheureux lever les mains au ciel, & ramper dans la bassesse & la misere. Qu'ils seroient heureux, si leurs bras étoient accoutumés au travail, si leurs cœurs ne connoissoient d'autres besoins que les vôtres!
Et quels plaisirs pourroient donc être comparés à ceux dont vous jouissez! S'il en étoit quelques-uns, ce seroient ceux de l'homme utile qui, au milieu de ces villes, travaille à diminuer les maux de l'humanité. Mais, hélas! qu'il paye cher le plaisir de faire du bien à ses semblables! le fanatisme lui prépare des persécutions & des fers. Ce monstre affreux se traîne sur les restes des bûchers que sa fureur alluma & que la raison éteignit; ses membres livides fouillent parmi les cendres & les ossemens; il cherche quelque étincelle qui puisse rallumer ces flammes odieuses. Que dis-je? hélas! Campagnes innocentes, vous n'êtes pas à l'abri de ses fureurs. Il poursuit ses déplorables victimes jusques dans le sanctuaire sacré de la nature, & vos ruisseaux ont été teints plus d'une fois du sang qu'il a versé. La mort, la mort même, n'est pas un asile assuré contre sa férocité. Il s'acharne sur des cadavres palpitans, il les emporte en les secouant avec fureur, il craint que la terre ne les dérobe à sa rage; & si la raison tremblante ose leur rendre en secret les derniers devoirs, il se jette sur la fosse en poussant des hurlemens affreux, ronge la terre qui les cache, & la couvre d'écume & de sang.
L'oubli, oubli seul de la nature a causé tous ces maux. Ce n'est pas celui qui consacre tous les instans de sa vie à des travaux utiles qui alluma le premier les flambeaux de la haine, de la superstition & du fanatisme; c'est celui qui; renonçant aux avantages d'une vie laborieuse & innocente, chercha dans la crédulité & dans la foiblesse de ses semblables des ressources contre les besoins qui naissent en foule de l'oisiveté & des vices.
Heureuse innocence, précieuse médiocrité, vous étiez destinées à faire le bonheur de l'homme! il est malheureux dès qu'il vous abandonne, & ce n'est qu'à la Campagne qu'il peut vous retrouver dans toute votre pureté.