Quel bruit frappe mes oreilles? Un char pompeux s'avance, il s'ouvre; c'est un riche que le dégoût de la ville, ou plutôt le dégoût de sa propre existence, conduit à la Campagne. Il vient y chercher le bonheur & le repos, il n'y trouvera ni l'un ni l'autre. Ce n'est qu'à ses amis que la nature accorde ses faveurs; & il apporte avec lui tout l'attirail des vices & des préjugés de la ville. Des hommes ses esclaves guident ses pas chancelans, l'or de ses habits semble le disputer à l'éclat du soleil, il s'avance lentement. Que vois-je? des yeux glacés qui regardent avec froideur les beautés de la nature, une physionomie flétrie où regnent l'orgueil & le mépris insultant. Il voit le soleil se coucher derriere les montagnes & darder ses rayons enflammés à travers un nuage épais, & ce spectacle brillant ne fait aucune impression sur son ame. Les ombres descendent majestueusement du sommet des montagnes, un calme sacré s'étend sur toute la nature, le rossignol remplit le vallon de sa voix touchante, un ruisseau fuit en murmurant entre les fleurs d'une prairie & les arbrisseaux d'un bosquet touffu. Le riche n'a rien vu; il foule dédaigneusement: les fleurs de la prairie, il court s'enfermer dans ces édifices qu'il a décorés du beau nom de maisons de campagne, & s'y plonger dans les vices que l'habitude lui a rendus nécessaires. L'aurore aura déjà déployé le bonheur sur toute la nature, que le riche sera encore enseveli dans la molle dépouille des cygnes; & des barrieres multipliées défendront sa retraite contre les premiers rayons du soleil.
Le laboureur travailloit gaiement, la joie épanouissoit son cœur, comme le soleil du printemps épanouit la rose; le riche paroît, le dédaigne; aussi-tôt son cœur se resserre, il tremble, il bégaye; c'étoit un homme, ce n'est plus qu'un esclave. O toi qui méprises l'homme utile qui cultive la terre, riche orgueilleux, songe que cet homme est ton semblable! Que dis-je, ton semblable? tu serois heureux, si tu méritois d'être le sien, Eh! quels sont donc tes avantages sur lui? que possedes-tu qui puisse justifier ton orgueil & ton mépris? Tes sens usés & engourdis se refusent aux douces impressions du plaisir innocent, ton ame ne reçoit plus que des sensations confuses, sans vivacité & sans délicatesse. Elle ressemble à ces rivieres grossies par des torrens impurs où l'on chercheroit en vain l'image brillante d'un ciel azuré, & le tableau riant d'une contrée paisible. C'est dans le fond d'une eau pure & tranquille que les objets ravissans de la nature se peignent avec un nouvel éclat; c'est dans une ame innocente & pure que ces mêmes objets portent l'ivresse délicieuse du sentiment. Es-tu un de ces hommes courageux qui consacrent leurs jours à la défense de la patrie? es-tu un de ces peres de l'humanité, un de ces souverains qui travaillent sans cesse an bonheur de leurs sujets? peux-tu exiger quelque reconnoissance de celui que tu dédaignes? J'ai de l'or, me réponds-tu: si c'est-là ton seul mérite, si c'est-là tout ce qui inspire de l'orgueil; écoute, prête-toi pour un instant à une supposition fondée sur la vérité, & vois sur quels fragiles fondemens est appuyée ta prétendue grandeur. Ces villes dont tu sors viennent d'être détruites, les hommes tes semblables sont ensevelis sous leurs ruines, tous les liens de la société factice sont rompus, il n'existe plus ni souverain, ni sujet, ni armée; il ne reste plus sur la terre que des laboureurs, des bergers & toi. Que deviens-tu alors? A quoi te servent tes richesses immenses? Tu les donnerois toutes pour un morceau de pain noir que tu ne peux attendre que d'un travail qui est au-dessus de tes forces, ou de la pitié de ce laboureur que tu méprises. Il pourroit te mépriser à son tour cet homme utile & heureux, & à plus juste titre: son mépris seroit fondé sur son propre mérite & ton inutilité.
Mais faut-il que la foudre écrase les villes? faut-il que l'édifice immense de la société s'écroule tout d'un coup pour te convaincre de ton injustice? Non, non, mille accidens peuvent détruire l'illusion de ta prétendue grandeur & te découvrir ton néant. Tu peux perdre en un instant tous ces biens étrangers qui font l'objet de ta vanité; un conquérant peut t'en dépouiller, & t'envoyer avec d'autres hommes peupler des contrées désertes. C'est alors que tu verras les hommes qui ont appris dès leur enfance à être utiles à leurs semblables, tenir le premier rang dans la société naturelle; c'est alors que, ramené à l'état de nature, tu sentiras que tu es le dernier de tous les êtres, parce que tu es le moins utile.
Il est des riches que les préjugés & les passions n'ont pas entiérement endurcis, un triple airain n'a pas encore fermé leur cœur à toutes les impressions des plaisirs innocens, & la nature sourit quelquefois à leurs sens émus. Dès que les neiges coulent en torrent du haut des montagnes, pour faire place à la verdure, dès que la terre offre les appas séduisans des fleurs au Zéphyr qui la renouvelle; ils sentent renaître, dans leur cœur, le germe du bonheur qui leur étoit destiné; ils volent dans nos Campagnes; ils tressaillent à la vue de leurs beautés; & ils croient avoir trouvé le bonheur. Mais ce plaisir qui n'étoit qu'une invitation de la nature, se dissipe bientôt. Ils dédaignent de mettre la main au râteau & à la bêche, ils sont trop foibles pour se courber sur la charrue, & ils ne veulent pas mériter la gaieté vive des moissonneurs qui, après avoir supporté la chaleur du jour, vuident en chantant une cruche de cidre rafraîchissante qu'ils se passent à la ronde, ou se reposent à demi-nus sous le feuillage épais d'un orme bienfaisant. Le dégoût & l'ennui les rappellent bientôt à la ville, ils se replongent dans le tourbillon de leurs faux plaisirs, & méprisent la Campagne dont ils ne savent pas jouir.
Homme vain & superficiel, fuis à jamais de ces lieux fortunés, ils ne sont faits que pour les ames qui en sentent tout le prix; mais du moins ne les méprises pas sans les connoître. Arrête un instant tes regards sur ce champ où croît le blé qui va te nourrir, considere ce côteau où la nature mûrit en silence la liqueur vermeille où tu puiseras l'oubli de tes maux; vois ton semblable courbé sous le poids des années, s'avancer lentement sur cette montagne escarpée, & employer le reste de ses forces à relever les branches de la vigne. Considere un instant ce spectacle; frémis de ton inutilité & de ton ingratitude, & apprends à respecter des lieux sacrés où toi seul es un profane.
Fuyez, idées pénibles de la méchanceté & de l'orgueil, revenez, images charmantes de l'innocence & du bonheur, & faites couler dans mon ame les sentimens les plus doux! j'apperçois de loin la chaumiere de Licidas & de Lucette. Hier ils se sont unis par les doux liens de l'hymenée, ils jouissent à présent des transports délicieux de l'amour. Lucette est fille unique d'un riche fermier, Licidas pauvre orphelin gardoit les troupeaux du pere de Lucette. Licidas aima Lucette. Il avoit vu dix-sept printemps; sa physionomie ouverte annonçoit l'innocence de son cœur, ses joues arrondies ressembloient à deux belles pêches où l'éclat de la rose colore un léger duvet. Deux yeux noirs & pleins de feu exprimoient toute la vivacité du désir, & le rire de la gaieté qui régnoit presque toujours sur son visage, faisoit entr'ouvrir deux levres vermeilles qui laissoient voir des dents plus blanches que l'ivoire. Le pere de Lucette avoit planté des ormeaux le jour de la naissance de sa fille, & leur feuillage s'étoit déjà renouvellé seize fois. C'est sous ces arbres que Licidas & Lucette s'entretenoient souvent ensemble. Ils s'aimoient sans connoître l'amour; ils en goûtoient les douceurs sans en soupçonner les chagrins. Du plus loin qu'ils s'appercevoient, ils se précipitoient dans les bras l'un de autre. On eût dit deux ruisseaux qu'une pente rapide entraîne à réunir leurs ondes. Lucette! disoit un jour Licidas, je voudrois être toujours auprès de toi. Que je suis aise quand je regarde tes grands yeux bleus, ou que je sens ta main blanche me toucher le menton & les joues! Lucette! dis-moi, sens-tu donc aussi du plaisir, quand j'entrelace mes bras dans les tiens, & que je te serre contre ma poitrine? La bergere ne répond rien, elle regarde tendrement Licidas, jette son bras autour de son cou, & cache son visage sur son épaule. Palémon, pere de Lucette, étoit caché derriere les arbres. Il paroît. Lucette interdite se retire en se couvrant le visage de son tablier; Licidas se retire d'un autre côté, la tête baissée, & n'osant se retourner. Palémon leur défend de s'aimer, & pendant deux années entieres, ils n'eurent presque jamais le plaisir d'être seuls ensemble.
Dans le temps de la tonte des troupeaux, un jour que Lucette étoit occupée à laver sur le bord de la riviere la toison des agneaux, une foiblesse subite lui ôte l'usage de ses sens; ses genoux s'affaissent, sa tête se renverse, elle tombe & le courant l'entraîne, ses compagnes jettent un cri; elles la suivent des yeux. Bientôt elles voient un berger qui suit à la nage le corps de Lucette. Il atteint, le saisit, fait des efforts pour regagner le rivage. Efforts inutiles! le courant les entraîne & les précipite dans un abyme. Ils disparoissent, reviennent sur l'eau, ils disparoissent encore. Licidas tient toujours le corps de Lucette. Les parens de la bergere sont sur le bord & levent les mains vers le ciel. Enfin le courage du berger triomphe de la rapidité du fleuve, il arrive chargé de son précieux fardeau, & dépose sur le rivage le corps pâle de son amante. La mere se jette sur le corps de sa fille. Elle l'appelle à grands cris. La bergere n'entend rien. Le pere fait tous ses efforts pour arracher cette mere infortunée à ce spectacle déchirant. Il croit lui-même que sa fille ne verra plus le jour. Licidas prend une des mains froides de la bergere, puis il la laisse aller. Le bras retombe sur la terre, comme un membre sans vie. A cette vue, Licidas reste immobile. Il fixe son amante d'un air farouche, & tout un coup deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses yeux. Cependant on emporte Lucette à la ferme. Licidas ne la quitte point, il s'est chargé d'une partie du fardeau. Enfin la bergere ouvre un œil mourant. Licidas est le premier qui sen apperçoit. Lucette! ma chere Lucette! elle vit encore. On s'empresse autour d'elle, on lui donne des secours, elle revient à la vie. Quels momens pour Licidas! Il a sauvé la vie de ce qu'il aime!
Lorsque Lucette fut entiérement rétablie, son pere lui dit un jour: Ma fille, tu commences aujourd'hui ta dix-huitieme année, allons visiter les arbres que je plantai le jour de ta naissance, & remercier le ciel qui n'a pas permis que tu me sois enlevée. Ils arriverent vers les ormeaux; Licidas, par les ordres de Palémon, avoit conduit son troupeau dans le même endroit. Viens, Licidas, lui dit le vieillard, viens recevoir le prix de ta bonne action. Tu as sauvé la vie à Lucette, elle te donne cette prairie que tu vois devant toi. Je la lui donnai le jour de sa naissance. N'est-ce pas, Lucette, dit le vieillard en sonriant à sa fille, tu veux bien y consentir? Les deux amans étoient tremblans, ils s'étoient attendus à une autre récompense. Ma fille vient de te témoigner sa reconnoissance, poursuit le vieillard, mais je ne t'ai pas encore témoigné la mienne. Tu m'as rendu le plus grand service que son puisse rendre à un pere. Sans toi, je mouillerois mon pain de mes larmes, & ma voix tremblante demanderoit ma fille à tous les échos de la contrée; sans toi, j'aurois fini ma vie, sans jouir de ses derniers embrassemens. Prends, mon ami; prends ce que j'ai de plus cher, prends cette fille que tu m'as rendue, je te la donne pour épouse. En disant ces mots, le vieillard mit la main de sa fille dans celle de Licidas, puis il les pressa tous deux contre son sein; en même temps des sanglots s'échapperent de sa poitrine, & des larmes coulerent le long de ses joues. Les amans pleuroient aussi; ils prenoient les mains du vieillard & les couvroient de baisers & de larmes. Ils étoient tous trois heureux. Mais le vieillard l'étoit encore plus que ses enfans. Leur bonheur étoit son ouvrage.