Il est heureux, & il ne connoît encore que la plus petite partie des plaisirs qui lui sont destinés. Quels seront les transports de sa joie & de sa reconnoissance, lorsque son cœur s'ouvrira pour la premiere fois au doux besoin de l'amour & de l'amitié; lorsque la tendresse paternelle fera tressaillir ses entrailles; & qu'associé, pour ainsi dire, à la puissance de son Dieu, il verra des êtres vivans qui lui devront une partie de leur bonheur? Un être semblable à lui se présente à sa vue. Saisi d'un trouble plus vif & plus délicieux que tout ce qu'il a éprouvé jusqu'alors, il s'approche. C'est une compagne que le ciel lui envoie. Elle répond au langage de ses yeux, elle partage les transports qu'elle inspire. Leurs regards se confondent, leurs bras s'entrelacent, ils sont enivrés des délices de l'amour.
L'homme pourroit-il douter encore de l'existence d'un Dieu? Comblé de tant de bienfaits, enivré de tant de plaisirs divers, comment ne reconnoîtroit-il pas un Être au-dessus de lui qui veut son bonheur? Comment n'éléveroit-il pas avec transport ses mains vers le ciel, pour lui offrir le vif tribut de sa reconnoissance? Comment pourroit-il ne pas s'occuper sans cesse des moyens de le connoître de plus en plus?
Il examine toute la nature avec une curiosité plus attentive, il cherche de tous côtés cet Être bienfaisant que son cœur adore, il le demande avec empressement à tous les objets qui s'offrent à sa vue. Par-tout il voit des marques particulieres de sa bonté & de sa puissance, par-tout il reconnoît sa présence. Il le voit dans l'astre brillant dont les rayons fertilisent la terre; dans le développement des germes précieux qui la couvrent de biens; dans le retour périodique des jours & des nuits, des saisons & des années; dans les couleurs riantes qui varient à chaque instant le spectacle touchant de la nature: il le voit dans la multitude infinie d'animaux de toute espece qui se réjouissent de leur existence; dans leurs besoins, dans leurs plaisirs, dans leur industrie merveilleuse: il le sent dans le parfum agréable des fleurs: il le goûte dans la fraîcheur de l'eau qui le désaltere; dans la saveur agréable du fruit qui appaise sa faim; dans la douceur, les charmes & les caresses de sa compagne chérie; & surtout dans les sentimens délicieux qu'il éprouve lui-même. Il éprouve, il voit, il sent à chaque instant les effets merveilleux d'un Être plus grand que tout ce qui l'environne; d'un Être qui répand dans toutes les parties de ce vaste univers, l'ordre, la vie & le bonheur. Pénétré de respect, d'admiration, de reconnoissance & d'amour, sa pensée s'élance dans l'immensité de toutes les perfections possibles, & il connoît son Dieu, & toutes les vertus naissent dans son Cœur.
O jeune homme, si tu veux connoître ton Dieu, sors de ces temples obscurs où l'on peint cet Être bon avec l'appareil effrayant de la colere & de la vengeance; viens dans nos campagnes, & apprends à sentir cet Être suprême. Vois cette campagne couverte de ses dons, regarde cette terre où tu marches, ce ciel immense qui roule au-dessus de ta tête des milliers de globes étincelans. Voilà son temple. Il est rempli de sa grandeur. Ne sens-tu pas sa bonté descendre comme un grand voile sur toute la nature? N'as-tu pas éprouvé mille fois les caresses délicieuses d'une mere? ne t'es-tu pas senti pressé contre le sein d'un pere? le délire du sentiment n'a-t-il pas fait couler tes larmes? le plaisir d'être n'a-t-il pas rempli ton cœur d'une joie pure? Au milieu des peines cruelles qui sembloient t'accabler, n'as-tu pas senti des consolations divines verser dans ton cœur les joies de l'espérance? O mon ami, c'étoit ton Dieu; il est la source de tous ces biens, de tous ces plaisirs. Ils s'augmentent, ces plaisirs divins, à proportion que tu t'approches de cet Être suprême; ils diminuent à proportion que tu t'en éloignes pour courir après les illusions du vice. Tu erres alors comme un enfant qui s'est égaré de la maison paternelle, & la satiété du vice te fait désirer de rentrer dans son sein.
L'homme connoît son Dieu! hélas! il ne connoît encore que son existence; la nature, les attributs de cet Être infini lui sont cachés. O mon Dieu! ne puis-je donc connoître la source d'où me viennent tant de biens? ne puis-je donc pénétrer jusques dans le sanctuaire de ton essence divine, t'y contempler, t'y adorer?
O toi, univers brillant! ô vous mes semblables, enseignez-moi à connoître le Pere de la nature! Dites-moi où il est, comment il est; apprenez-moi comment ce torrent d'êtres de toute espece découle de sa puissance infinie.
Des hommes accourent de toutes parts, ils me promettent de m'apprendre tout ce que je veux savoir. O mes amis! ô mes freres! vous allez m'apprendre à connoître mon Dieu; parlez, parlez, mon cœur s'ouvre avidement à vos discours....
Hélas! la nature & mon cœur m'avoient appris une partie des choses que vous me dites, le reste me paroît obscur. Vous n'êtes point d'accord sur les choses que vous m'annoncez, & vous me menacez tous de la vengeance du ciel, si je refuse de vous croire. Puis-je croire que Dieu se sert d'un langage obscur pour instruire une créature foible & bornée? Le Dieu de la lumiere se manifeste-t-il donc au milieu des ténebres? Le Dieu de toute bonté se joueroit-il de ma foiblesse, en attachant mon salut éternel à des choses que je ne puis comprendre?
Non, non; Dieu pourvoit clairement à tous mes besoins, il m'éclaire sur tous les objets nécessaires à mon bonheur; je dois ignorer tout ce qu'il me cache. Lorsqu'une pierre se rencontre en mon chemin, Dieu m'a donné des sens pour l'appercevoir, une intelligence pour m'apprendre qu'elle peur me nuire, & la puissance de m'en détourner. Cet Être infini veille à chaque instant à la conservation de mon corps, & me force à y veiller moi-même. La douleur m'avertit de la présence des objets qui peuvent me nuire, la douce violence du désir m'entraîne vers ceux qui me sont utiles. Celui qui veille ainsi sur mon corps, abandonneroit-il au hasard le salut de mon ame? Aucun instinct, aucun désir ne me porte vers vos mysteres; l'idée même en est étrangere à l'homme. S'ils étoient nécessaires à mon salut, pourquoi l'enfant ne se porteroit-il pas avec ardeur vers les livres qui les contiennent, comme il se porte vers la pomme qui doit soutenir un instant sa vie? Pourquoi une suite d'actions répétées ne feroient-elles pas naître dans son jeune cœur un penchant irrésistible pour des livres si nécessaires à son bonheur?
La chenille sent l'approche de l'oiseau qui est son ennemi, elle se précipite du haut de l'arbre où elle étoit attachée, &, suspendue à un fil, elle échappe à la poursuite de l'animal vorace. Dieu prendroit-il plus de soin de l'existence de cette chenille que du bonheur éternel de l'homme? Auroit-il..... Mais, que vois-je? vos yeux étincellent, votre visage s'enflamme, la colere rugit dans vos traits, vous tirez tes poignards, vous me menacez. Barbares! vous vouliez m'instruire, & vous m'assassinez. Quoi! vous êtes les dépositaires des secrets de la Divinité, & vous égorgez vos semblables! Je fuis, je me dérobe à vos coups; & vous tournez les uns contre les autres vos bras sanguinaires. Bientôt vous soufflez dans tous les cœurs la rage qui vous anime. Vous vomissez la noire fumée de l'erreur; elle monte autour des trônes, & fait fuir la Vérité, la Justice & l'Humanité. Les rois, ces êtres foibles, qui oublient si souvent qu'ils ne font que des hommes, les rois prennent de vous des poignards; la fureur égare & trouble leur raison, ils méconnoissent leurs propres enfans, ils plongent, les barbares! ils plongent leurs mains dans le sang de leurs sujets.