Mais, avec l'apparition des métaux, les conditions des voyages se modifièrent rapidement. Sanchoniathon nous dit que les premiers navigateurs de Tyr[217], ayant coupé un gros arbre, l'ébranchèrent, puis le roulèrent à la mer et, étant montés dessus à califourchon, partirent à la découverte de pays inconnus. Certes nos hommes de la pierre polie étaient moins primitifs que ces Phéniciens légendaires, car ils creusaient des pirogues parfois de grande taille, mais les instruments métalliques permettant un travail plus rapide et plus précis, on en vint vite à la construction de réels vaisseaux et, dès lors, le cabotage se développa au long des côtes. Il en résulta un accroissement notable des relations commerciales, et d'autre part, de jour en jour, les marchandises négociables devenaient plus nombreuses; dans ce commerce aussi bien sur terre que par eau, les métaux occupaient la première place; puis ce fut le sel gemme ainsi que des salaisons dont les continents étaient friands.

Quand on marque sur la carte les régions où se rencontrent le plus fréquemment les trouvailles de lingots de bronze, on voit qu'en France ces dépôts sont cantonnés sur les côtes de l'Océan et de la Manche, autour des mines de cuivre et des gisements naturels de sel, puis près des passages donnant accès de la Gaule en Italie. C'est donc que les transports de métaux qu'on allait chercher dans les Cornouailles, se faisaient par mer, que les salins se faisaient payer leurs produits en métal, et que les Pré-Gaulois fournissaient le nord de l'Italie en passant les Alpes.

La Scandinavie, bien qu'elle fût riche en cuivre, ne possédait pas l'étain; elle le recevait exclusivement, pensons-nous, des îles Britanniques sous forme de lingots de bronze; car c'est le bronze qui voyageait et non les métaux isolés.

Que recevait la Gaule en échange de ses produits, et que donnait-elle en paiement de leurs métaux aux métallurgistes d'outre-mer? Certainement des étoffes, car tous les peuples primitifs en sont fort amateurs; des produits manufacturés, qu'on découvre communément dans les palafittes et dans les sépultures: ce sont des bijoux d'or, des poignards et des casques italiques, des masses d'armes ibériques, scandinaves[218], des instruments et objets de parure de toute nature, des perles de verre assurément d'origine méditerranéene, des armes de type hongrois. Rencontrant ces diverses marchandises sur le continent, nous sommes autorisés à croire qu'elles poursuivaient leur chemin au de là de la Manche, et gagnaient les pays miniers[219].

Le commerce des métaux en Gaule ne se faisait pas uniquement avec les peuples de l'Occident: le monde grec, de proche en proche, apportait aussi son contingent; nous en avons la preuve dans les poids de certains saumons de métal trouvés, soit en France, soit dans le nord de l'Italie: ces lingots présentent généralement la forme d'une hache à deux tranchants et leur poids, assez régulier, est celui qui était en usage dans la Méditerranée hellénique.

Les considérations dans lesquelles nous venons d'entrer ne concernent, somme toute, que les régions occidentales de l'Europe et ont rapport seulement à de basses époques; car les relations entre la Gaule ou l'Angleterre et le monde hellénique ne peuvent être beaucoup plus anciennes que le second millénaire avant notre ère. Mais elles ne touchent en rien au commerce de l'Asie antérieure et de l'Égypte aux temps prédynastiques, alors que le monde grec n'était pas encore sorti de l'ombre, et que les Sémites des côtes phéniciennes étaient bien loin de songer à franchir les colonnes d'Hercule.

Des peuples descendus des montagnes venaient d'occuper la Chaldée sortant des eaux, et ils apportaient avec eux le cuivre dont ils transmettaient la connaissance à l'Égypte; mais d'où venaient ces hommes? Ce n'est pas du plateau de l'Iran, inhabité durant les temps quaternaires; ni de la Transcaucasie; probablement est-ce des montagnes de l'Arménie, de la Haute-Assyrie. Quoi qu'il en soit, quelques siècles après leur installation dans l'Élam et le pays des deux fleuves, ils connaissaient le bronze d'étain; l'Égypte, la Syrie les accompagnaient dans cette nouvelle voie à la métallurgie. Nous avons vu plus haut que, d'après des indications qui n'ont pas encore pu être vérifiées, il existait dans ces parages des gisements naturels d'étain, et que ces mines ne sont plus exploitées depuis bien des siècles. Il est à penser que c'est de ces montagnes qu'est venu le bronze dans les premiers temps de son emploi, tant en Chaldée qu'en Égypte; car il est inadmissible qu'à des époques reculées les Orientaux se soient pourvus de ce métal soit au Portugal, soit dans les îles de l'Océan; ils ne pouvaient pas plus le recevoir de l'Asie centrale ou méridionale.

On peut attribuer à nos pays bien des découvertes, on est justifié, dans bien des cas, à rejeter les explications dans lesquelles l'influence centrale asiatique est mise en jeu, mais en ce qui regarde la Chaldée et l'Égypte, nous sommes obligés de recourir à l'Asie antérieure elle-même pour expliquer la présence de l'étain dans les débuts de l'industrie du bronze.

Ce trafic ne se faisait probablement pas par caravanes partant des lieux d'origine pour se rendre directement à Suse et dans les vieilles cités du Tigre et de l'Euphrate; des intermédiaires se passaient de main en main le précieux métal; car un échange de relations directes eut entraîné l'introduction de l'influence chaldéenne dans les régions montagneuses du nord et nous n'en trouvons que des traces très fugitives aux temps de l'industrie du fer, alors même que les métallurgistes de la Transcaucasie avaient adopté les poids assyriens pour le métal qu'ils exportaient.

Le trafic fut de bonne heure très intense entre la Chaldée et les côtes phéniciennes; la grand'route suivait l'Euphrate jusqu'à la hauteur d'Antioche; puis elle s'infléchissait vers le sud. Une autre voie naturelle, la vallée du Tigre, mettait la plaine basse en communication avec les pays de l'Ararat, riches en obsidienne, nous l'avons vu; là, de grands et nombreux gîtes de cuivre étaient travaillés dans leurs effleurements, et exploités pour l'exportation, car les lingots, sous forme d'anneaux, sortes de monnaies de poids réguliers, étaient, dans les siècles de l'industrie du fer en Arménie, taillés suivant la mine assyrienne et ses divisions[220].