La branche préhistorique des études ethnographiques est une science essentiellement française; c'est à notre pays que revient l'honneur des premières découvertes et de leur interprétation. Dès les premières années du xviiie siècle, on avait reconnu et signalé la juxtaposition des vestiges industriels et des restes d'animaux fossiles dans les remplissages des cavernes. Toutefois la plupart des savants, à l'exemple de Cuvier, expliquaient ces associations par l'hypothèse d'un remaniement moderne des couches ossifères; c'était prendre l'exception pour la règle générale. Cependant les faits se multipliaient, grâce aux recherches de Boué, Tournal, Christol, Joly, Schmerling et autres[52].

En 1828, ce sont les découvertes de Tournal et de Christol dans le Languedoc, en 1833-34 celles de Schmerling à Liège, en 1837 celles d'Édouard Lartet et celles de Marcel de Serres en 1838, qui viennent affirmer l'existence dans nos pays de l'homme quaternaire. Le monde savant se montrait encore incrédule quand, quelques années plus tard, vers 1850, Boucher de Perthes démontra péremptoirement que, dans les alluvions des environs d'Abbeville, on rencontrait simultanément des ossements de grands mammifères éteints, mammouths, hippopotames, rhinocéros, etc., et les indiscutables produits de l'industrie humaine. Boucher de Perthes rencontra tout d'abord une très vive opposition de la part des savants aussi bien en France qu'à l'étranger; mais il défendit son opinion avec une inlassable énergie, accumula les preuves à l'appui de ses affirmations et, peu à peu, convertit les géologues et zoologistes les plus éminents de l'époque, tant français qu'anglais: Falconer, sir Joseph Prestwich, sir John Evans, Lyell, Quatrefages, Albert Gaudry, Rigollot[53], etc., devinrent les plus ardents défenseurs des théories nouvelles. Quand Boucher de Perthes mourut en 1868, il avait eu la satisfaction de voir son nom immortalisé par l'une des plus grandes découvertes archéologiques des temps modernes.

Dès lors, les recherches furent poussées avec une extrême ardeur par une foule d'archéologues, en France comme à l'étranger. Édouard Lartet continua ses fouilles si fructueuses dans les grottes de là vallée de la Vézère, et l'Anglais Christy se joignit à lui. En Belgique, dès 1864, E. Dupont explorait les cavernes des environs de Dinant.

Édouard Lartet fut le premier à jeter les bases d'une classification des assises quaternaires en France. Le musée de Saint-Germain fut alors créé par Napoléon III, et son conservateur adjoint, Gabriel de Mortillet, devint, par ses remarquables travaux[54], le maître incontesté de l'archéologie préhistorique pendant un demi-siècle. Puis ce furent en France Ed. Piette, L. Capitan, M. Boule, l'abbé Breuil, d'Ault du Mesnil, le marquis de Vibraye, Adrien de Mortillet et une innombrable pléiade d'archéologues qui, chaque jour, apportèrent de nouvelles contributions à l'étude de l'homme préhistorique.

En Danemark, Christian Thomsen avait, dès 1836[55], classé dans les galeries du musée de Copenhague les séries mésolithiques et néolithiques de ce pays, classification à laquelle Worsae donnait quelques années après une méthode scientifique. Rapidement l'archéologie préhistorique gagna toute l'Europe, la Russie et l'Atlantique.

En Égypte, longtemps avant mes propres découvertes, les égyptologues les plus éminents niaient l'existence d'un âge de la pierre dans la vallée du Nil, et cette opinion était si solidement ancrée dans les esprits que Maspéro classait les vases peints (énéolithiques) au moyen Empire et que Flinders Petrie[56] expliquait par l'intervention d'une new race dans la vallée du Nil, aux temps historiques, la présence de silex taillés qu'il rencontrait dans ses fouilles. En cette même année 1896 je publiais mon premier volume sur les origines de l'Égypte, réduisant à néant ces théories et immédiatement j'ai été suivi par Flinders Petrie lui-même. L'année suivante, poursuivant mes recherches, je découvrais à Négadah même, la sépulture énéolithique du premier roi de la première dynastie, Mènes[57].

En Élam, dès 1891, j'avais reconnu l'existence du néolithique (ou énéolithique) et constaté que le plateau iranien, couvert de neige durant la période glaciaire, n'avait été habité que fort tard.

En Syrie, le R. P. Zumhofen et quelques autres archéologues ont, avec grand succès, exploré les cavernes; aux Indes, l'Archeological Survey a signalé l'existence de l'industrie paléolithique; dans le nord de l'Afrique, les études à cet égard ont également été très concluantes.

Bref, en un demi-siècle tout au plus, cette science, née en France, a fait le tour du monde, et s'est répandue sur tous les continents.

Dans les parties du monde autre que l'Europe, en Amérique, en Océanie, en Afrique centrale et méridionale, la préhistoire se confond avec l'ethnographie; car, pour la plupart, les peuples de ces régions en étaient encore à la culture primitive, quand les navigateurs européens se sont présentés. Chez beaucoup d'entre eux l'industrie de la pierre polie était florissante et chez d'autres celle de la pierre éclatée. La persistance de l'usage de la pierre, l'ignorance de l'écriture chez un grand nombre de peuplades, font que la préhistoire s'étend jusqu'à nos jours. On ne pourrait donc assigner de dates pour les diverses industries qu'en les envisageant au point de vue local; car il ne peut exister aucun lien chronologique entre les événements qui ont pris place dans nos pays, et ceux dont l'Australie, par exemple, a été témoin. Les diverses industries, extrêmement variées, comme on le verra par la suite, possèdent donc chacune leur époque et leur aire géographique.