Mais l'étude des peuples primitifs, vivant encore de nos jours, et, par conséquent, appartenant à la préhistoire moderne, est extrêmement utile quant à la compréhension des mœurs des antiques habitants de nos pays; les mêmes causes produisant les mêmes effets, et ces causes étant simples, nécessitées par les besoins de la vie matérielle, on peut, sans crainte d'erreur, expliquer les usages anciens par ceux encore en vigueur, alors que tous deux ont fait naître des industries analogues.

Quand, au XVIIIe siècle, Pallas[58] visita tous les peuples qui vivaient alors dans les domaines des Tsars, il rencontra, vers l'extrême pointe de la Sibérie orientale, la peuplade des Wogoules qui habitait dans les cavernes et vivait uniquement de la chasse et de la pêche, ne se livrant à aucun genre de culture. En cas de disette, ces gens concassaient les os et, par la cuisson, en tiraient une sorte de bouillon.

Il vit aussi des Tchouktches, qui habitaient sous le cercle polaire, dans cette presqu'île située entre l'océan Glacial de Sibérie et la mer de Behring. Ces gens vivaient, comme d'ailleurs tous les Kamtchadales, dans des tanières souterraines et les antres des rochers, dont ils fermaient l'ouverture en tendant des peaux de renne devant l'entrée. Ils ne possédaient alors aucun instrument métallique; leurs couteaux étaient faits de pierres tranchantes, leurs poinçons d'os effilés, leur vaisselle de bois ou de cuir; comme armes ils avaient l'arc, la flèche, la pique et la fronde; piques et flèches étaient armées d'os pointus.

Les femmes tannaient les peaux des animaux tués à la chasse, les raclaient pour en ôter le poil, après quoi elles les frottaient de graisse et de frai de poisson, puis les foulaient à tour de bras. Elles se servaient pour coudre des nerfs des quadrupèdes, d'os pointus et d'aiguilles faites d'arêtes de poissons.

Non loin des Tchouktches et des autres nations kamtchadales vivaient, dans de petites îles, des populations plus sauvages encore, que Pallas désigne sous le nom d'insulaires orientaux. Ces hommes se nourrissaient de gibier à la façon de ceux du continent et leurs femmes tannaient de même les peaux et préparaient les fourrures. Ils ne possédaient aucun animal domestique, pas même le chien. Armés de lances, d'arcs, dont les flèches étaient garnies d'os pointus, ils passaient leur vie à la chasse, sans autre préoccupation que celle de leur nourriture.

Les habitations de ces gens étaient des tanières souterraines longues parfois de cent mètres et larges de six à dix, divisées en compartiments. Là s'entassaient jusqu'à trois cents personnes dans la plus abjecte malpropreté; d'autres habitaient des cavernes, des abris, qu'ils s'efforçaient de clore au moyen des troncs d'arbres que la mer venait jeter sur les plages.

On croirait, en lisant cette description, entendre parler de nos hommes quaternaires des cavernes du Périgord, avec cette différence que nos magdaléniens étaient des artistes, qu'ils ornaient de dessins les parois de leurs habitations et que bien certainement leurs goûts affinés se manifestaient dans la parure, peut-être même dans le costume; mais tout ce qui, dans leur mobilier, n'était ni os ni pierre, n'a pas survécu aux injures du temps, et nous ignorons la plus grande partie de ce qu'ils possédaient.

La description de Pallas montre la vie des primitifs sous l'un des climats les plus rudes qui soient au monde, alors que les navigateurs du XVIIe et du XVIIIe siècles nous parlent de peuplades établies sous un soleil plus clément, à peine préoccupées de leur subsistance que la nature leur fournit en abondance. Ailleurs, dans les forêts vierges de l'Asie méridionale et de l'Amérique du Sud, la lutte de l'homme pour la vie est plus âpre.

J'ai voyagé et vécu pendant plusieurs mois chez les Négritos de l'intérieur de la presqu'île malaise[59], alors qu'aucun Européen n'était encore entré au cœur du domaine de ces tribus. Ces gens, peu nombreux d'ailleurs comme population, partagés en clans, parlant chacun leur dialecte particulier, vivent dans les vallées des montagnes les plus abruptes, où ils se sont retirés devant l'invasion malaise des plaines. Là, au milieu de forêts vierges sans fin, ils construisent de grandes habitations communes, longues parfois de quinze ou vingt mètres, composées d'une simple toiture en feuilles tressées de palmistes, posée à terre. Pour tout costume ils portent un pagne fait d'une écorce d'arbre assouplie par le battage; leurs armes sont la lance et la sarbacane pour les Sakayes, l'arc et la pique pour les Seumangs; flèches et lances sont terminées par un bambou acéré, enduit d'un terrible poison. Ils vivent de la chasse et de tubercules qu'ils trouvent dans la forêt; quelques-uns, ceux qui avoisinent les établissements malais, cultivent le manioc. Ils ne possèdent d'instruments métalliques que ceux qui leur parviennent par les Malais et n'ont pas de sel. De telles peuplades disparaîtront sans laisser aucune trace archéologique de leur existence.

Il ne nous est pas possible, dans nos contrées civilisées de l'Occident, de nous faire une idée exacte de ce que sont la chasse et la pêche dans les pays primitifs et peu habités, de ce qu'elles étaient chez nous-mêmes, au temps où les hommes ne disposaient pas des moyens puissants de destruction dont ils usent aujourd'hui. Le gibier, dans notre Europe, est devenu très rare et la chasse est un luxe; quant à la pêche, elle n'existe plus guère que de nom; mais quand on parcourt les pays neufs, dans lesquels les animaux sauvages sont à peine inquiétés, on se rend compte de ce que devaient être les ressources de nos régions, avant que la civilisation les eût presque réduites à néant. Tous les genres de gibier, le gros comme le petit, étaient d'une abondance extrême et d'énormes poissons habitaient nos rivières, de telle sorte qu'en quelques heures il était aisé de capturer une abondante nourriture; aussi les cavernes, comme les sites des campements préhistoriques, sont-ils remplis d'ossements brisés pour en extraire la moelle, de débris de poissons. Les conditions de la vie étaient très différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, et les populations, clairsemées, n'avaient pas grand effort à faire pour trouver leur subsistance.