À Menton, les conditions climatériques étaient également quelque peu différentes; car on rencontre, dans le remplissage des grottes, des restes d'Ursus arctos, animal qui ne semble pas avoir existé dans nos pays septentrionaux à cette époque. Nous trouvons aussi en Provence orientale Elephas antiquus et Rhinoceros Mercki.
Quelle que soit la nature des gisements, nous ne connaissons rien de l'industrie chelléenne, en dehors de l'outillage de pierre; aucun instrument d'os ou d'ivoire n'est parvenu jusqu'à nous, l'incertitude plane même sur l'existence réelle du chelléen comme industrie spéciale. Nous avons vu que le type de Chelles est presque partout associé à des formes dites moustiériennes, instruments longtemps considérés comme étant typiques d'une industrie quaternaire plus récente et plus avancée. D'autre part, l'instrument chelléen renferme tous les principes de la hache acheuléenne ou «coup de poing» de G. de Mortillet; il est donc naturel de penser que si les Chelléens se sont contentés d'un instrument grossier, c'est que le besoin d'outils de taille plus soignée ne se faisait pas sentir pour eux, mais qu'ils étaient parfaitement aptes à façonner des instruments plus perfectionnés.
Type acheuléen.—L'industrie acheuléenne[68] n'est autre qu'un cas particulier de l'industrie chelléenne, probablement voulu par des circonstances dont les détails nous échappent; mais si elle fut causée par des changements locaux ou par des modifications climatériques d'ordre plus étendu ayant amené de nouveaux besoins, nous l'ignorons encore. Si nous en jugeons par les données paléontologiques, à la faune interglaciaire, chaude ou tempérée correspondant au type chelléen, aurait succédé, dans nos pays, un refroidissement très sensible, et c'est peut-être à ce changement de la température que serait dû l'usage prépondérant d'instruments de même forme que ceux de Chelles, mais d'un travail plus soigné. Il semble d'ailleurs que ces deux instruments n'étaient pas taillés pour le même usage: alors que le coup de poing chelléen était destiné à frapper, la hache acheuléenne était conçue de telle sorte qu'elle fût en même temps apte à trancher et à frapper. Les instruments de type moustiérien qui, en abondance, accompagnent le type chelléen dans les alluvions comme dans les cavernes, prouvent que si les Chelléens ne taillaient pas leurs coups de poing avec plus de finesse, c'est qu'ils n'en éprouvaient pas le besoin.
L'instrument acheuléen (fig. 9, nos 1, 2 et 3) est, en général, plus léger que celui de Chelles et ses formes sont plus variées; il en est de lancéolés, d'allongés d'une manière démesurée, au point de les faire prendre pour des poignards; d'autres sont elliptiques, arrondis même, discoïdes (fig. 9, n°4). Ces diverses formes sont certainement intentionnelles; mais nous ne connaissons pas les causes de leur choix[69].
On a longtemps discuté sur le mode d'emploi du coup de poing. Se basant sur ce fait que certaines peuplades sauvages qui en font encore usage l'emploient sans emmanchement, garnissant seulement le talon (la partie ronde) d'une sorte de résine, afin de protéger la paume de la main, G. de Mortillet a pensé qu'ils étaient tenus directement et sans manche; d'autres archéologues, au contraire, ont cherché à reconstituer leur mode d'emmanchement; somme toute, il est à penser que ces outils étaient employés de diverses manières. Cependant il semble certain que c'est par la pointe et par les côtés tranchants seulement qu'ils «travaillaient»; car, parmi ces instruments, ceux dont la taille est quelque peu négligée sont toujours inachevés au talon où, parfois, se montre encore la gangue qui couvrait entièrement la surface du rognon avant sa taille (Cf. fig. 8, n° 2); jamais ils ne sont négligés à la pointe.
On s'est également demandé si l'ouvrier recherchait le silex dans son site originel, c'est-à-dire dans les couches qui avaient assisté à sa formation, ou s'il employait les galets alluviaux. Des milliers de spécimens de ces outils font penser que la provenance de la matière ne présentait aucune importance[70]. Ce n'est que plus tard, lors de l'apparition de l'industrie néolithique, alors que la taille du silex était devenue un véritable art, que les tailleurs de silex sont allés chercher leur matière dans les couches géologiques elles-mêmes.
Dans les alluvions du nord de la France, à Saint-Acheul comme à Abbeville, les types industriels divers, chelléen, acheuléén et moustiérien (fig. 9, n° 5) se montrent parfois successivement[71], marquant la prédominance des trois formes dans les diverses couches; cependant, à la base des niveaux dits acheuléens, M. Commont a découvert à Saint-Acheul, en 1905, un atelier encore en place, renfermant une masse considérable d'éclats de débitage, un grand nombre de nucleus et d'instruments divers, des percuteurs, des enclumes, des racloirs, grattoirs, pointes, lames et coups de poing.