[28] Montaigne (chap. de l'Amitié) paraît être de cet avis, car il regrette que La Boëtie n'ait pas fait comme lui et mis par écrit ses fantaisies. On remarquera que la Servitude a été écrite trente ans avant la République de Bodin, le Franco-Gallia d'Hottmann, les Vindiciæ contra Tyrannos de Languet, etc.

Ce que nous avons dit du Contr'un nous amène à placer ici quelques mots sur l'ami auquel il s'adresse, personnage que M. Feugère semble seul avoir remarqué, mais pour dire qu'il est parfaitement inconnu. Il s'agit évidemment de Bertrand de Larmandie, quatrième du nom, baron de Longa ou Longua (château situé dans la commune de Sainte-Foy de Longa, canton de Saint-Alvere, arrondissement de Bergerac). Bertrand était fils de Jean et neveu de Jacques, évêque de Sarlat en 1532. D'après l'époque de son mariage[29] (le 3 mars 1560 il épousa la fille de Jean de Bourbon, vicomte de Lavedan), il devait être précisément de l'âge de La Boëtie, qui, cette année-là, complétait ses trente ans. (Voy. Courcelles.)

[29] Ce mariage du baron de Longa prouve l'importance de sa famille puisqu'en entrant dans celle des Bourbon Lavedan il s'alliait jusqu'à un certain point avec la grande famille des Matignon; en effet, il épousait Françoise de Bourbon Lavedan, dont la mère, Françoise de Silli, était sœur d'Anne de Silli, mère du célèbre maréchal de Matignon, qui se trouvait ainsi cousin germain de la femme de Longa.

Montaigne dit que La Boëtie composa le Contr'un «dans sa première jeunesse[30], dans son enfance, par manière d'essai, d'exercitation, comme sujet vulgaire et tracassé en mille endroits des livres.» En effet, du temps de La Boëtie, mais postérieurement à sa mort, on a traduit en français un livre dont il connaissait peut-être le texte grec, et qui offre avec le sien une remarquable analogie (Discours de la royauté et de la tyrannie, traduit nouvellement du grec de Dion Prusien, surnommé Chrysostome ou bouche d'or, etc.). Montaigne lui-même met dans la bouche de sauvages qui visitent la France cette pensée «qu'ils ne comprenaient pas que des hommes vigoureux et portant barbe obéissent à un enfant.» C'est là la thèse développée par La Boëtie. La Westminster Review (1838) trouve des rapports frappants entre la Servitude volontaire et les écrits politiques de Milton; on sait que la Mothe Levayer a traité le même sujet (de la liberté et de la servitude); enfin Hobbes (dans son livre De Cive) a soutenu la thèse opposée, etc., etc.

[30] C'est en effet par la grande jeunesse de l'auteur que le Contr'un est remarquable, et un jeune homme d'une précocité remarquable, qui devait être conseiller avant vingt-deux ans, n'était plus un enfant à dix-neuf. Si La Boëtie eût écrit la Servitude à cet âge, comme le veut De Thou, la chose n'aurait plus été assez merveilleuse pour que les protestants, désireux d'avoir dans leurs rangs un homme à opposer à l'homme admirable que les catholiques possédaient en la personne de La Boëtie, eussent imaginé de rajeunir Bongars et de prétendre qu'il n'avait que dix-sept ans lorsqu'il fit la réponse fameuse qu'on lui attribue à la bulle d'excommunication de Sixte V contre Henri de Navarre et le prince de Condé (Voy. Varillas, Hist. de Henri III, et Bayle, au mot Bongars). Le choix même de cet âge pour Bongars prouve que ceux qui ont inventé cette fable savaient que La Boëtie n'avait que seize à dix-sept ans lorsqu'il écrivit.

Il paraîtrait que la Servitude volontaire fit à son apparition une grande sensation, car on voit dans les mémoires manuscrits de Vivant (Geoffroy, gouverneur du Périgord, etc., célèbre dans les guerres du seizième siècle), que les Sarladais se révoltèrent par suite de la lecture qu'ils en firent (manuscrit précité de A. L. Bouffanges).

D'un autre côté, Sarlat était sous la domination des évêques, et la liberté de langage de La Boëtie a pu lui aliéner quelques concitoyens. Le Contr'un lui suscita peut-être des tracasseries, et c'est ainsi qu'il aurait été amené à dire, comme le rapporte Montaigne, qu'il aurait mieux aimé être né à Venise qu'à Sarlat.


Publication. Je ne pense pas que la Servitude volontaire ait été imprimée avant que Simon Goulart la fît entrer dans les Mémoires de l'Estat de France sous Charles IX (trois éditions, 1576-1578). Cependant, interprétant probablement ce que De Thou avait dit de la publicité par les manuscrits, M. Louis Blanc a conclu que ce traité a été donné à la suite de la première édition du Franco-Gallia (1573), et M. Charpentier (Tableau historique de la littérature française), renchérissant sur cette erreur, dit que le Contr'un a été publié sous le titre de Franco-Gallia[31]!