Or, quand bien cela n'empescheroit point, ancore seroit il mal aisé de trouuer en un tiran un amour asseuree; par ce qu'estant au dessus de tous, et n'aiant point de compaignon, il est desià au delà des bornes de l'amitié qui a son vrai gibier en l'équalité, qui ne veut iamais clocher, ains est tousiours egale. Voilà pourquoi il y a bien entre les voleurs (ce dit on) quelque foi au partage du butin, pource qu'ils sont pairs et compaignons, et s'ils ne s'entr'aiment, au moins ils s'entrecraignent et ne veulent pas, en se des-unissant, rendre leur force moindre: mais du tiran, ceus qui sont ses fauoris n'en peuuent auoir iamais aucune asseurance, de tant qu'il a appris d'eus mesmes qu'il peut tout, et qu'il n'i a droit ni deuoir aucun qui l'oblige; faisant son estat de conter sa volonté pour raison, et n'auoir compaignon aucun, mais d'estre de tous maistre. Doncques n'est ce pas grand' pitié, que voiant tant d'exemples apparens, voiant le dangier si present, personne ne se vueille faire sage aus despens d'autrui? et que, de tant de gens s'approchans si volontiers des tirans, qu'il n'i en ait pas un qui ait l'auisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lyon qui faisoit le malade: «Ie t'irois volontiers voir en ta tasniere: mais ie voi assés de traces de bestes qui vont en auant vers toi, mais qui reuiennent en arriere ie n'en vois pas une[173]?»
[173] Horat., Epist. I, v. 72; Esope, fab. 137; Faerne, fab. 74; un anonyme dans le Phèdre de Barbou, p. 134; La Fontaine, VI, 14.—L. F.
Ces miserables voient reluire les tresors du tiran, et regardent tous esbahis les raions de sa braueté[174]; et, allechés de ceste clarté, ils s'approchent, et ne voient pas qu'ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir de les consommer: ainsi le satyre indiscret (comme disent les fables anciennes) voiant esclairer le feu trouué par Promethé, le trouua si beau, qu'il l'alla baiser, et se brusla[175]: ainsi le papillon, qui, esperant iouïr de quelque plaisir, se met dans le feu pource qu'il reluit, il esprouue l'autre uertu, celle qui brusle, ce dit le poëte toscan[176]. Mais ancore, mettons que ces mignons eschapent les mains de celui qu'ils seruent; ils ne se sauuent iamais du roi qui vient apres: s'il est bon, il faut rendre conte de reconnoistre au moins lors la raison: s'il est mauuais, et pareil à leur maistre, il ne sera pas qu'il n'ait aussi bien ses fauoris, lesquels communement ne sont pas contens d'auoir à leur tour la place des autres, s'ils n'ont ancore le plus souuent et les biens et les vies. Se peut il donc faire qu'il se trouue aucun, qui, en si grand péril, et auec si peu d'asseurance, vueille prendre ceste malheureuse place, de seruir en si grand'peine un si dangereus maistre? Quelle peine, quel martire est ce! vrai Dieu! estre nuit et iour après pour songer de plaire à un, et neantmoins se craindre de lui, plus que d'homme du monde; auoir tousiours l'oeil au guet, l'oreille aux escoutes, pour espier d'où viendra le coup, pour descouurir les embusches, pour sentir la mine de ses compaignons, pour auiser qui le trahit, rire à chacun, et neantmoins se craindre de tous, n'auoir aucun ni ennemi ouuert, ny ami asseuré; aiant tousiours le visage riant et le cœur transi, ne pouuoir estre ioieus, et n'oser estre triste!
[174] Braveté, braverie, luxe des vêtements, magnificence, de bravium (prix qu'on donnait à celui qui avait remporté la victoire dans les jeux, βραϐεῖον).
[175] Ceci est pris d'un traité de Plutarque, intitulé Comment on pourra recevoir utilité de ses ennemis, c. 2, de la traduction d'Amyot, dont voici les propres paroles: «Le satyre voulut baiser et embrasser le feu, la premiere fois qu'il le veid; mais Prometheus luy cria: Bouquin, tu pleureras la barbe de ton menton, car il brusle quand on y touche.»
[176] Il s'agit de Pétrarque: le passage auquel il est fait allusion se trouve dans le 17e sonnet:
Son animali al mondo di si altera
Vista, che 'ncontr' al sol pur si difende
Altri, però che'l gran lume gli offende
Non escon fuor se non verso la sera;
Ed altri, col desio folle che spera
Gioir forse nel foco perchè splende
Provam l'altra virtù quella che 'ncende,
Lasso! il mio loco è'n questa ultima schiera....
On regrette que le trait saillant de la seconde strophe ait disparu dans l'élégante traduction de M. de Montesquiou (1842):
Semblable au phalène du soir,
Victime, comme lui, d'un funeste délire
Et du plus dangereux espoir,
Je péris consumé par le feu qui m'attire.