Dans cette même Etude, Paul Bourget écrit sur «l'illustre et infortuné Spinoza»: «si le pauvre petit juif, poitrinaire et ombrageux, n'avait pas été maudit par ses frères en religion, persécuté par sa famille, dédaigné par la jeune fille qu'il devait épouser, s'il n'avait senti, dès son adolescence, la table de fer de la réalité peser sur sa personne et la meurtrir, certes il n'aurait pas écrit avec une soif si évidente d'abdication, avec une telle horreur des vains désirs, les terribles phrases où se complaît son stoïcisme intellectuel: «ni dans sa façon d'exister, ni dans sa façon d'agir, la nature n'a de principe d'où elle parte ou de but auquel elle tende»; et cette autre qui, rapprochée du consolant Pater noster qui es in cælis de l'Evangile, prend toute sa force de cruel fatalisme: «celui qui aime Dieu ne peut pas faire d'effort afin que Dieu l'aime en retour»[65].

[65] Essais de Psychologie contemporaine; M. Taine, p. 166.

Ce milieu a lui-même une hérédité, il est fait des influences antérieures. A travers les deux volumes d'Etudes psychologiques «circule» cette thèse «que les états de l'âme particuliers à une génération nouvelle étaient enveloppés en germe dans les théories et les rêves de la génération précédente».


Comme pour l'hérédité, le biologiste étudie et détermine les conditions dans lesquelles cette influence du milieu est bonne et salutaire pour le développement et l'expansion de la vie humaine. Une de ces conditions a particulièrement frappé Paul Bourget, c'est la continuité et l'unité d'action de ce milieu. Il faut donc, pour favoriser le progrès biologique, que l'être vivant ne change pas trop souvent ni trop brusquement de milieu: dans ce dernier cas, il se développe des désharmonies et des contradictions qui sont des éléments de diminution dans la vie.

En transportant cette loi biologique dans la sociologie, on en déduit que la grande condition du progrès pour une société d'hommes est de constituer fortement une nation et une race, tandis que le déracinement et le cosmopolitisme facilitent la régression et la décadence.

«Les races perdent beaucoup plus qu'elles ne gagnent à quitter le coin de terre où elles ont grandi. Ce que nous pouvons appeler proprement une famille, au vieux et beau sens du mot, a toujours été constitué, au moins dans notre Occident, par une longue vie héréditaire sur un même point du sol. Pour que la plante humaine croisse solide, et capable de porter des rejetons plus solides encore, il est nécessaire qu'elle absorbe en elle, par un travail puissant, quotidien et obscur, la sève physique et morale d'un endroit unique[66]». Et Paul Bourget évoque le souvenir (rappelé par Maurice Barrès dans les Déracinés) de Taine aimant à se diriger vers un arbre adolescent et vigoureux du square des Invalides, en disant: «allons voir cet être bien portant»[67].

[66] Essais de Psychologie contemporaine; Stendhal (1882), p. 241.

[67] Ibidem; M. Taine. Appendice G, p. 202.

L'Etape montre l'importance sociale qu'a «l'âge de la race»[68]; le Disciple montre les terribles effets d'un brusque changement de milieu[69]; l'idée de Cosmopolis est la permanence de la race ballottée dans les milieux les plus variés et les plus hétérogènes[70]; dans Fausse manœuvre, c'est la désharmonie et les contradictions du terrien déraciné de sa province et vivant à Paris[71]; dans le Portrait du doge, c'est le choc de deux races dans cette belle scène où se heurtent et pensent si différemment le noble Français et l'Américain riche…[72].