[117] Cruelle énigme, p. 128 et 109.
Mais on ne peut employer ces mots que par métaphore. Si on leur donne leur signification scientifique, cela ne veut plus rien dire. On n'aime jamais avec son organe-cœur, on ne peut pas aimer sans ses sens-organes. Un biologiste est obligé d'avoir un langage plus précis et il énonce alors la théorie suivante.
L'âme ou, si l'on préfère, la personne humaine vraie, élevée, libre et responsable reste une et indivisible toujours et partout, quelles que soient les contradictions de ses actes et de ses sentiments. La multiplicité des actes vient de l'outil qui, lui, est complexe et divisible, et spécialement des centres nerveux, qui sont l'agent indispensable et inévitable de l'amour, même le plus élevé et le plus complet.
Même dans l'amour platonique, dont Philippe d'Audiguier est un si bel exemple, dans cet amour, «à qui le scepticisme a donné un brevet de chimère en le baptisant du nom d'un philosophe»[118], même dans l'amour platonique les centres nerveux jouent un rôle considérable.
[118] Le Fantôme, p. 37.
Ce principe posé, je vous rappelle que les centres nerveux sont un tout complexe et divisible, formé d'une série de centres secondaires distincts, depuis la partie la plus inférieure de la moelle jusqu'aux parties les plus élevées du cerveau. Les centres cérébraux qui président aux fonctions de la pensée, aux fonctions psychiques, se subdivisent eux-mêmes et nous distinguons les centres du psychisme supérieur, du moi conscient, libre et responsable (ce que j'appelle le centre O) et les centres du psychisme inférieur, des actes inconscients et automatiques (ce que j'appelle le polygone[119]).
[119] Le Dr L. Laurent, après avoir appliqué le schéma du polygone à l'étude très fine de la psychologie des sourciers, vient, dans un travail encore inédit (Essais sur le mécanisme de l'inconscient. Peut-on reconnaître aux sciences dites divinatoires une base réellement scientifique?) de l'appliquer à l'étude de certaines divinations et à l'intuition de la physiognomonie, qui fait rapidement porter à O des jugements sur les personnes, sympathiques ou antipathiques, portant veine ou malchance, jugements dont le polygone a préparé les «Considérant», à l'insu de O.—Cela peut s'appliquer aux intuitions et aux pressentiments, si bien décrits dans l'Adversaire (mai 1895).
Normalement, pour chaque fonction, ces deux ordres de centres collaborent, entrent en activité synergiquement. Mais dans bien des cas leur action peut se dissocier: les centres psychiques inférieurs et les centres psychiques supérieurs fonctionnent séparément et distinctement, quand on est distrait ou quand on dort, par exemple, Archimède sortant tout nu de son bain marche avec ses centres psychiques inférieurs, tandis qu'il trouve son problème et crie Eurêka avec son centre O. Quand vous dormez, votre centre psychique supérieur se repose et votre polygone rêve.
Cette dissociation des deux ordres de centres psychiques est plus accentuée dans des états extraphysiologiques, qui ne sont pas encore la maladie, comme le sommeil provoqué de l'hypnotisme et l'état de transe des médiums. Enfin cette même dissociation peut devenir un véritable état morbide et constitue le fond de certaines névroses comme le somnambulisme et l'hystérie.