Tout à côté, on peut placer le Dr Noirot, qui a été interne à Bicêtre, «infiniment cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable, avec un air d'employé plutôt que de médecin… Matérialiste outrageux, expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses, Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à l'âme la plus gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais qui ne croit guère à la médecine, il s'est fait, depuis des années, une spécialité du massage… et gagne soixante mille francs par an»[6].
[6] Physiologie de l'Amour moderne (mai 1888-septembre 1889), p. 550 et suivantes.
Chaque matin, il masse soigneusement le baron Desforges, surveille son hygiène quotidienne et ne lui permet que trois cigares par jour. «On digère avec ses jambes», répète-t-il au baron; «le massage, c'est du Liebig d'exercice»[7]. Ce Noirot assiste[8] «au souper triste» dans lequel, chez Marguerite Percy, on devait manger du boudin blanc et rire avec les camarades, et dans lequel il y a tant de «silences glacés» et de «rires faux». A la sortie, il émet des théories bizarres sur la nécessité de la grande vie pour la viveuse, comme la morphine et l'alcool sont nécessaires à ceux qui s'y sont habitués, et raconte la sauvage vengeance de Corsègues, qui brûle sa femme, en plein Paris, comme au Malabar. C'est un grand «original», ce Noirot, «un médecin qui n'a jamais voulu être décoré et qui n'essaie les remèdes nouveaux que lorsqu'il en est sûr»[9].
[7] La Duchesse bleue (déc. 1893-juin 1898), p. 445.
[8] Mensonges, pp. 116, 251, 257.
[9] Physiologie de l'Amour moderne, p. 487 à 504.
Je n'insiste pas sur quelques types secondaires, comme: le médecin qui, ayant le génie de la statistique, s'applique, dans un hôpital de femmes, à dresser la liste des déflorateurs[10];—le docteur Ch., qui dénonce si justement le danger des vices de l'enfance[11];—Auguste Dupuy, ce timide médecin de province, qui, abandonné par sa femme, la reprend quand son amant l'a quittée, et élève avec tendresse l'enfant de l'adultère[12];—le médecin de quartier qui entretient Madame Malvina Raulet[13];—le médecin sans clients, qui est député et enlève à Poyanne son siège de conseiller général[14];—le professeur Teresi et l'autre médecin sicilien «recommandé par l'hôtelier»[15];—le médecin américain, qui prescrit à son neurasthénique un voyage «aux îles du Pacifique: quarante jours sans télégraphe et sans téléphone»[16];—le docteur Léon Pacotte, qui enseigne et pratique si bien l'hygiène, a soixante-dix ans et a enterré Dupuytren, Broussais et Orfila qui l'avaient condamné comme phtisique, et dirige si intelligemment l'éducation et le redressement moral des enfants[17];—le docteur berrichon, qui est le médecin de George Sand, et son camarade, le docteur Le Prieux, qui, «dans le canton de Chevagnes…, comptait autant de prétendus cousins, c'est-à-dire de clients presque gratuits, que cette Sologne bourbonnaise compte de hameaux»[18];—le pauvre médicastre de Noyelles, «si comiquement inquiet sur l'avenir de sa plus fructueuse visite»[19]…
[10] Ibidem, p. 337.
[11] Ibidem, p. 362.