L’hiver rigoureux de 1819-1820 obligea la famille à se retirer à Sydmouth, dans le sud du Devonshire, renommé pour son climat tempéré. Le duc n’en contracta pas moins une bronchite qu’il négligea. Lorsqu’on appela le médecin, il était déjà tard. Celui-ci pratiqua, suivant la méthode à la mode, une saignée que le duc ne put supporter et il mourut le 20 janvier 1820, dans sa 53e année, avant que sa fille eût atteint son huitième mois.

La Chambre des Communes, qui sympathisait avec le duc, vota une adresse de condoléance à sa veuve, qui reçut la délégation au Palais de Kensington, sa petite fille dans les bras. Ce fut le premier acte politique auquel assista la future reine.

Heureusement pour sa fille, la duchesse de Kent était une femme de tête et de cœur, capable de diriger l’éducation d’un enfant. Elle put d’ailleurs s’appuyer sur le duc d’York, deuxième fils de George III, qui aimait beaucoup son frère, auquel il ressemblait à tel point que la petite Victoria l’appelait papa. Le duc se prit d’affection pour la princesse et prodigua ses conseils à sa mère.

Il fut d’avis de ne pas fatiguer prématurément l’intelligence

Le duc de Kent, père de la Reine Victoria.

de sa nièce et de faire la part la plus large possible aux jeux, au sport et à la vie au grand air. Jusqu’à cinq ans on laissa donc Victoria à ses poupées. Elle posséda la plus jolie collection du monde. Le Strand Magazine publia, à l’époque du jubilé de diamant de la reine, un article illustré reproduisant les cent trente-deux poupées de la princesse et la reine ne dédaigna pas de dicter à son secrétaire, le général Sir Henry Ponsonby, des rectifications à cet article qui contenait quelques erreurs. L’auteur racontait que l’amour de la princesse pour ses poupées n’avait cessé qu’à l’âge de quatorze ans, qu’elle en avait possédé un bien plus grand nombre, mais que les 132 mentionnées étaient les seules qui fussent restées en sa possession, les autres ayant été offertes à des loteries de charité. Victoria avait un registre spécial sur lequel elle avait écrit «List of my dolls», Liste de mes poupées, qu’elle avait baptisées de noms de souveraines, de dames de la Cour et de l’aristocratie, d’actrices ou d’héroïnes de féeries ou de ballets auxquels elle avait assisté. A côté du nom de chaque poupée, elle avait soin de noter le nom de la personne qui la lui avait offerte, le personnage qu’elle représentait, comment le costume lui avait été inspiré, par qui il avait été dessiné et les noms des personnes qui avaient collaboré avec elle à sa confection. C’est ainsi qu’on retrouve le comte de Leicester, Robert Dudley, Amy Robsart, les principaux personnages du fameux ballet de Kenilworth qui fit courir tout Londres au King’s Theatre, devenu plus tard Her Majesty’s; le comte Almaviva du Mariage de Figaro et du Barbier de Séville; Mlle Duvernoy, la danseuse française qui, dans un rôle de