L’autel de la chapelle était garni de toute sa vaisselle d’or et quatre trônes étaient dressés: un pour la reine, un autre pour le prince Albert, les deux autres pour la reine douairière Adélaïde et la duchesse de Kent. L’archevêque de Cantorbéry, assisté de l’évêque de Londres, officiait. Le visage de la reine, malgré ses yeux gonflés de larmes, trahissait une joie intense. Le duc de Sussex, oncle de la reine, faisait fonction de père et était ce jour-là de la meilleure humeur, ce qui fit dire au John Bull, journal tory satirique, qui était le Punch de l’époque, que, s’il était de si belle humeur, c’est qu’en donnant une femme au prince Albert, ce qu’il donnait ne lui avait rien coûté. Le duc de Sussex était réputé pour sa grande avarice. Le parti conservateur tory s’abstint de paraître ce jour-là: on boudait la reine pour ce qu’on croyait être ses préférences libérales; aussi le duc de Wellington et lord Liverpool étaient-ils les deux seuls membres du parti dans l’assistance.
L’archevêque de Cantorbéry était assez embarrassé pour marier la reine. Il s’agissait de concilier dans les questions qu’il devait lui poser, la soumission de l’épouse et l’indépendance de la reine. Victoria trancha tout d’un mot. Comme il lui demandait quelles questions il devait lui poser, elle répondit: «Je veux être mariée en femme et non en reine et je veux répondre à toutes les questions qui sont posées à la moindre de mes sujettes. Je n’abdique aucune des prérogatives de la couronne; mais je veux jurer fidélité et obéissance à l’époux de mon choix pour les affaires autres que celles de l’État».
Il fut fait comme elle l’avait désiré.
Après la cérémonie, l’assistance se rendit tout entière en une seule procession à Buckingham Palace. Le prince Albert était cette fois à côté de la reine dans la voiture de gala traînée par huit chevaux isabelle. Le soleil était éblouissant, le temps magnifique comme au jour du couronnement, ce qui fit dire que les charmes de la jeune reine avaient une influence sur la température. De même qu’on ne désignait plus le pur langage anglais que comme
Buckingham.—Le lac et les pelouses.
Phot. H. N. King.
l’«anglais de la reine», on traduisit désormais le beau temps par «le temps de la reine». Le peuple fit au couple royal une ovation délirante, et le père et le frère du fiancé furent acclamés avec sympathie.