Il écrivait au baron Stockmar, dont il avait fait son confident pour le reste de ses jours:
«Je dois à la fois me concilier le respect et l’amour de la reine en même temps que ceux de la nation. Le ciel ne sera pas toujours bleu et sans nuages.»
Le mois suivant, le Conseil privé s’assemblait. La reine, pour se donner du courage, avait mis à son bras un bracelet orné d’une miniature représentant son fiancé. Elle lui fit part de ses fiançailles, qu’elle annonça peu de jours après au Parlement à l’ouverture de la session.
De tous côtés, le choix de la reine fut ratifié avec respect, sinon avec enthousiasme. On s’occupa de la situation du futur prince consort. On lui composa sa maison. Il eût désiré qu’on ne l’entourât que de personnages remarquables à tous égards et, puisqu’il ne voulait jouer en politique qu’un rôle très effacé, que la politique n’eût pas d’influence sur leur choix. Elle en eut cependant et son secrétaire particulier fut pris parmi les anciens secrétaires particuliers de lord Melbourne. Le prince en fut froissé.
Lorsque la Chambre des lords discuta son adresse en réponse au message de la reine relatif à son mariage, quelques seigneurs firent part de leurs craintes sur les dangers que courait la religion protestante avec le prince Albert. Pour calmer les esprits, le duc de Wellington proposa qu’on féliciterait la reine sur le choix d’un prince appartenant à la foi luthérienne. Ce fut alors qu’en manière d’avertissement lord Brongham dit que la reine serait garante des sentiments religieux de son mari et qu’elle devait savoir qu’un changement de religion était la déchéance du trône de ses ancêtres.
La question qui fut ensuite soulevée fut la suivante: allait-on faire du futur prince consort un pair d’Angleterre, comme on l’avait fait pour le prince Georges de Danemark? Le prince ne tenait pas à un tel privilège. Le duc de Wellington, connaissant ses sentiments, s’opposa à ce qu’il fût fait pair d’Angleterre. Puis on discuta la liste civile. On proposa de lui accorder £ 50.000, soit 1.250.000 francs sur la liste civile de la reine; mais la plupart se refusèrent à laisser la reine entretenir son mari. On finit par tomber d’accord sur le chiffre de £ 30,000; soit 750,000 francs, pour mettre fin à une discussion qui ne pouvait être que très pénible à la reine. On mit à vif bien des plaies de famille dans cette discussion; on y dit notamment que la reine avait dû payer £ 50,000, soit 1,250,000 francs de dettes de son père. Le futur prince consort s’en montra très mortifié. Il eût désiré une forte liste civile, qu’il eût dépensée en se posant comme protecteur des arts; il se dit qu’avec l’allocation du Parlement il ne lui serait pas possible de faire beaucoup dans ce sens; mais il n’insista pas. La reine, de son côté, fit la morte, bien qu’au fond les débats publics l’eussent profondément blessée.
Ces dispositions prises, les choses ne traînèrent pas.
En janvier, lord Torrington et le colonel Grey furent désignés pour aller porter au prince Albert les insignes de l’ordre de la Jarretière et l’amener en Angleterre. La cérémonie d’investiture donna lieu à une cérémonie splendide dans la salle du Trône du château de Gotha.
Le lendemain, il fallut partir pour la terre étrangère. La séparation d’avec sa mère fut déchirante et les marques d’affection du peuple du duché furent sincères et touchantes. Le prince n’emmena avec lui que son chien Eos et son valet suisse Carl. Son père et son frère l’accompagnèrent jusqu’à Calais, où toute une flotte anglaise l’attendait. Il prit place à bord de l’Ariel. La traversée lui fut dure. Lorsque l’ancre fut mouillée à Douvres, le fiancé était si malade, qu’il dut prendre énormément sur lui pour répondre aux cris de bienvenue d’une population enthousiaste. Enfin, le 8 février, il arrivait à Buckingham Palace dans l’après-midi. La reine et sa mère l’attendaient à la porte du hall d’entrée. C’était un samedi. On lui faisait aussitôt prêter le serment de respecter et protéger la religion luthérienne. Le lundi, 10 février, deux processions splendides se dirigeaient à la vieille chapelle royale du palais de Saint-James, entre deux haies d’une foule curieuse accourue malgré les menaces d’un ciel couvert et bas. La première était celle du prince; la seconde celle de la reine, qui ne portait ce jour-là que la couronne des vierges, couronne de myrthes et de roses, où se mêlait un peu de fleur d’oranger. Le choix de ces fleurs lui avait été inspiré par la vieille coutume allemande, et elle l’avait suivie par déférence pour son fiancé. Ce choix a depuis prévalu en Angleterre, où, comme en France, on ne connaissait, avant cette cérémonie, que la couronne de fleurs d’oranger. Les duchesses de Kent et de Sutherland étaient aux côtés de Victoria, la première assez triste. Le prince avait revêtu le costume de maréchal de camp, avec la culotte de soie blanche, les bas blancs et les petits souliers à boucles d’or enrichies de diamants. Il avait l’épée au côté et, en sautoir, le grand cordon de l’ordre de la Jarretière orné de diamants et de rubis offert par la reine.
Jamais le vieux palais de Saint-James n’avait été si brillamment décoré et la foule de seigneurs et d’officiers qui l’encombraient, le rehaussaient encore de l’éclat de leurs uniformes.