De la chapelle nous revenons dans la salle de marbre de l’entrée. La visite des appartements inférieurs est terminée.
Nous nous élevons au premier étage par un escalier monumental de marbre blanc, du plus grand effet. Tout cet étage est réservé aux grands appartements d’État. C’est une suite de salons plus richement décorés et meublés les uns que les autres jusqu’à la salle du Trône. Les jours de drawing-room, les dames admises à la présence, après être montées par le grand escalier, serpentent dans ces salons entre deux barrières de cuivre, garnies de velours rouge, en attendant leur tour de présentation. Les peintures murales sont des copies fidèles des œuvres de Raphaël. La grande salle de bal, avec son grand orgue et sa scène monumentale, se termine par une sorte d’alcôve réservée aux membres de la famille royale. A gauche, la salle ouvre sur une galerie ornée de plantes et d’arbustes, laquelle donne sur la grande salle à manger de gala crème et or, ornée de tableaux représentant les rois d’Angleterre dans des cadres massifs richement sculptés. C’est dans cette salle qu’eut lieu le déjeûner de noces de la reine Victoria. Elle est suivie du salon bleu, garni de riches sculptures représentant l’Éloquence, l’Harmonie et le Plaisir; celui-ci s’ouvre sur le salon blanc, le plus riche de tous, dans lequel se trouve un grand piano à queue Erard, deux vases italiens, don de l’empereur d’Allemagne. A droite, une porte dissimulée dans la boiserie donne accès dans le cabinet privé de la reine. Ce cabinet sert de salle d’attente aux membres de la famille royale, les jours de drawing-room; il est tendu de soie rouge avec des portraits de Victoria et du prince Albert, par Winterhalter.
Du salon blanc, on passe dans la galerie des peintures, qui conduit le visiteur à la salle du Trône, dans laquelle on entre par la droite. Dans cette salle, pas de siège. De riches tentures en soie rouge rehaussée de dentelles. Deux cheminées se font face, surmontées de trophées. Sur l’une d’elles un pendule en écaille, véritable chef-d’œuvre, marquant le jour, la date, la direction du vent, la marée. Au fond, sous un dais de velours aux armes d’Angleterre, avec les initiales VR, un trône placé sur des gradins. C’est dans cette salle qu’ont lieu les présentations à la reine.
L’étage au-dessus comprend les appartements privés de la reine dans lesquels se trouve une très précieuse collection de peintures des écoles flamande, hollandaise, italienne et anglaise. C’est George IV qui a commencé cette collection, où se mêlent les œuvres du Titien, de Teniers, Rembrandt, Rubens, Reynolds, Van Dick, Janssens, etc.
Là se trouve la chambre à coucher de la reine et la chambre de musique, du plus pur gothique, du prince Albert, avec piano et orgue. C’est là que Mendelssohn passa en la compagnie du couple royal la journée qu’il a retracée dans une lettre à sa mère.
Victoria n’a jamais fait de longs séjours à Buckingham Palace, à partir de son mariage, et elle n’y fait aujourd’hui que de très courtes apparitions, lorsqu’elle vient y tenir un drawing-room. Buckingham a vu les années glorieuses de ce règne, les magnifiques réceptions, les bals costumés, les banquets de gala, et ses jardins les garden-parties brillants, tels que savait les organiser le prince consort. Lorsqu’il faisait mauvais temps, les cinq ou six cents invités se réfugiaient dans les grands salons du premier étage et, là, on improvisait des jeux innocents, des charades, ou bien chaque convive de marque était tenu de raconter une histoire.
C’est là que furent successivement reçus les souverains, notamment l’empereur Nicolas de Russie, Napoléon III et l’impératrice Eugénie. Napoléon y reçut solennellement, dans la salle du Trône, l’ordre de la Jarretière et cette fête donna lieu à des réceptions splendides, dont la vieille aristocratie n’a pas encore perdu la mémoire.
Bien que Buckingham n’eût été véritablement résidence royale que depuis l’avènement de Victoria, George III et la reine Charlotte y vécurent dans l’intimité, pour faire diversion à l’étiquette de la vieille Cour de Saint-James. C’est là qu’ils élevèrent si sévèrement leur nombreuse progéniture; c’est là que le roi apprit la conduite scandaleuse de ses deux fils aînés, le prince de Galles et le duc d’York, qui l’affecta au point de lui faire perdre la raison. On dut lui donner une régence. Des quatre fils du roi, seul les ducs de Kent, père de Victoria, et de Cambridge eurent une conduite exemplaire.
Cela ne suffit pas à rendre la raison au roi, qui s’éteignit, après un règne de soixante ans, le plus long avant celui de Victoria.