«Le château se compose d’un petit hall avec une salle de billard; à côté de celle-ci, la salle à manger. Au premier, auquel on monte par un large escalier, on entre à droite dans un salon qui se trouve au-dessus de la salle à manger, belle pièce contiguë à notre chambre à coucher, dans laquelle s’ouvre un cabinet de toilette qu’Albert s’est réservé. De l’autre côté de l’escalier, en descendant trois marches, on entre dans les trois chambres des enfants et de Miss Hildyard. Les dames vivent en bas et les gentlemen en haut.
«Nous lunchons en arrivant et à quatre heures et demie nous sortons pour la promenade. Par un gentil petit sentier tortueux, nous gravissons à pied la colline sur laquelle ont vue nos fenêtres. Nous y trouvons un cairn[A]. Du haut de cette colline, la vue par-dessus la maison est charmante. A l’ouest notre vue s’étend sur les collines qui entourent Loch-na-Gar, et à droite, dans la direction de Ballater, elle embrasse la vallée au milieu de laquelle serpente la Dee avec ses jolies collines boisées, qui nous rappellent si bien la forêt de Thuringe[B]. Quel calme, quelle solitude, comme cette vue fait du bien, et comme l’air pur des montagnes vous rafraîchit! Tout semble respirer la liberté et la paix et vous fait oublier le monde et ses tristes tracas.
«Le site est sauvage, sans être désolé; tout y paraît plus prospère et mieux cultivé qu’à Laggan. Le sol est délicieusement sec. Nous descendons ensuite le long de la rivière, qui est tout près derrière la maison: la vue des collines dans la direction d’Invercauld est extrêmement belle.
«Quand je suis de retour à six heures et demie, Albert sort pour essayer sa chance sur quelques sangliers qui se tiennent tout près dans les bois; mais il n’est pas heureux. Le soir, ces sangliers s’approchent très près de la maison.»
En 1852, après trois saisons passées à Balmoral, le prince Albert se rendit, pour la somme de 31.500 livres sterling, propriétaire du domaine, que la reine arrondissait encore, en 1878, en faisant l’acquisition de la forêt de Ballochbuie, bois de pin situé dans le voisinage de Balmoral. La propriété actuelle contient 40.000 acres et elle s’étend sur une demi-douzaine de milles le long de la rivière. Elle comprend une portion de Loch-na-Gar.
Le nouveau château, œuvre de l’architecte William Smith, d’Aberdeen, aidé du prince Albert, date de 1853-1855. Chaque année, une portion du château s’ajoutait aux précédentes, de sorte que la famille royale a pu jouir de son home écossais sans interruption. Sa tour massive a 100 pieds, soit plus de 30 mètres de haut. On l’aperçoit de très loin à la ronde. Le château est construit en granit gris très dur, ce qui n’est guère favorable à l’ornementation. Sa façade ouest est ornée de bas-reliefs de marbre représentant saint André, patron de l’Écosse; saint Georges et le Dragon; saint Hubert et le Daim. Les armes royales sont sculptées au-dessus de la porte d’entrée principale.
La simplicité de l’aménagement intérieur du château répond à la sévérité de son aspect extérieur. Des têtes de sangliers et de daims, rappelant chacune une journée mémorable passée à la chasse en compagnie d’un personnage couronné, décorent le vestibule d’entrée, dont le principal ornement est une statue en bronze grandeur naturelle, de Malcolm Canmore. Des bustes en marbre de la reine, du duc d’Albany, du grand-duc de Hesse, de l’empereur Frédéric d’Allemagne, ses fils et gendres défunts. Dans le long corridor qui dessert toutes les pièces du château, à côté de fort belles sculptures et statues de marbre, on peut voir la statue grandeur nature du prince consort, reproduction de celle qui est élevée dans le jardin. Les diverses pièces ne méritent aucune mention spéciale, à part la salle de bal, dont les dimensions et la décoration révèlent un intérieur royal. Elle est décorée de trophées écossais et est éclairée par de fort beaux candélabres. Les appartements privés de la reine sont au premier étage au-dessus du salon; ils ont vue sur les jardins à l’ouest du château.
Comme à Osborne, la reine a cherché à s’isoler du monde. La station de Ballater ne dessert guère que son château et elle s’est arrangée pour qu’aucune station, même celle-là, ne fût à proximité. Elle a enclavé dans sa propriété un certain nombre de routes qui sont devenues chemins privés, de sorte que personne ne peut venir troubler sa solitude.
C’est ici surtout que la reine Victoria a vécu selon ses goûts, qu’elle a été l’épouse du prince Albert et la mère