Son hospitalité fut des plus simples. Au dîner, confortable mais simple, il affecta d’oublier la haute situation de ses hôtes et les traita avec la plus grande cordialité. Après le repas, il leur désigna leur chambre et leur souhaita une bonne nuit. Le lendemain au petit déjeuner, il trouva la reine, qui était matinale à cette époque, levée avant lui et lui demanda si elle avait bien dormi. Les seigneurs de la Cour ne revenaient pas d’une telle absence de décorum, mais la reine prenait au contraire le plus grand plaisir à être traitée comme tout le monde.

Il n’en va pas généralement ainsi. Lorsque la reine entre dans une maison, elle en prend possession et y commande en maîtresse absolue. Elle désire qu’on lui présente la liste des personnes invitées en son honneur et il n’est pas sûr qu’elle consente à les recevoir toutes à sa table. On l’a vue dans certaines maisons exprimer le désir de dîner seule dans sa chambre avec la princesse Béatrice ou une autre dame de la famille royale.

Le plus souvent, cependant, l’assistance est triée sur le volet et elle se laisse aller à la familiarité. Si l’on donne un bal, elle y prend part ou y assiste si elle ne danse pas. Elle aime les maisons où l’on fait de l’élevage et visite toujours avec intérêt les étables bien tenues et les fermes modèles.

La reine ne séjourne jamais dans un château sans en dessiner ou peindre à l’eau les parties pittoresques. Ses cartons sont ainsi pleins des plus beaux sites du Royaume-Uni.

Elle ne se couche jamais tard. A neuf heures et demie ou dix heures, une heure après la fin de son dîner, elle monte dans les appartements qui lui ont été réservés. On lui garde toujours une chambre à coucher aussi spacieuse que possible, un sitting-room, un cabinet de toilette et une salle de bain. La dame d’honneur qui l’accompagne ou la princesse Béatrice qui ne la quitte pour ainsi dire jamais, couche à côté d’elle, dans le sitting-room.

La conversation chez ses lords roule le plus souvent sur les beautés du pays ou sur l’histoire de la famille qu’elle aime à entendre raconter. Elle se fait conter la vie des parents dont les portraits sont appendus aux murs et elle a presque toujours un souvenir personnel de chacun des ancêtres.

Depuis son veuvage, la reine trouve un plaisir énorme à revoir les châteaux où elle a passé avec son époux des jours heureux. Alors on revit dans la mémoire du défunt et on ne parle que de lui. Elle a le souvenir très fidèle des circonstances de ses visites d’alors et indique les endroits où son époux a enfoui dans la terre une bouteille contenant quelque inscription ou planté un arbre.

Lorsqu’elle se rend, à travers la campagne, à un château éloigné et non desservi par le chemin de fer, il arrive qu’elle couche à l’hôtel. Dans ce cas elle prend un pseudonyme et c’est toujours lorsqu’elle est loin que l’hôtelier apprend qu’il a hébergé la reine d’Angleterre.

Les privilégiés qui ont l’honneur d’une de ses visites ont toujours soin de lui demander d’en laisser un souvenir, que les aînés de la famille conservent religieusement de génération en génération.

Depuis dix ans, Victoria ne fait plus que de très rares visites aux châteaux voisins de ses résidences. Elle préfère inviter à venir la voir ceux de ses lords pour lesquels elle a gardé de l’affection. C’est le prince de Galles qui maintenant est l’hôte choyé de l’aristocratie.