«Madame,

«Les Fleurs ici présentes vous supplient d’agréer leurs hommages, et d’écouter leurs humbles doléances. Voici des milliers d’années que nous servons de texte de comparaison aux mortels; nous défrayons à nous seules toutes leurs métaphores; sans nous, la poésie n’existerait pas. Les hommes nous prêtent leurs vertus et leurs vices, leurs défauts et leurs qualités; il est temps que nous goûtions un peu des uns et des autres. La vie de fleurs nous ennuie: nous désirons qu’il nous soit permis de revêtir la forme humaine, et de juger par nous-mêmes si ce que l’on dit là-haut de notre caractère est conforme à la vérité.»

Un murmure d’approbation accueillit ce discours.

La Fée ne pouvait en croire le témoignage de ses yeux et de ses oreilles.

—Quoi! s’écria-t-elle, vous voulez changer votre existence, semblable à celle des divinités, contre la vie misérable des hommes! Que manque-t-il donc à votre bonheur? N’avez-vous pas pour vous parer les diamants de la rosée, les conversations du Zéphyr pour vous distraire, les baisers des papillons pour vous faire rêver d’amour?

—La rosée m’enrhume, s’écria en bâillant une Belle-de-Nuit.

—Les madrigaux du Zéphyr m’assomment, dit une Rose; il me répète depuis mille ans la même chose. Les poètes qui sont d’une académie doivent être plus amusants.

—Que me font les caresses du Papillon, murmura une sentimentale Pervenche, puisque lui-même n’en partage pas la douceur? Le Papillon, c’est le symbole de l’égoïsme, il ne pourrait reconnaître sa mère, et ses enfants ne le reconnaissent pas à leur tour; où aurait-il donc appris à aimer? Il n’a ni passé ni avenir; il ne se souvient pas, et on l’oublie. Il n’y a que les hommes qui sachent aimer.

La Fée jeta sur la Pervenche un regard douloureux qui semblait lui dire: Toi aussi! Elle comprit que ses efforts pour calmer la sédition seraient désormais inutiles; cependant elle voulut faire une dernière tentative.

—Une fois sur la terre, demanda-t-elle à ses sujettes révoltées, comment y vivrez-vous?