—Pauvre enfant! reprit le jeune homme en accompagnant ses paroles d’un geste tragique.

Il passa un bras autour de la taille de la Pensée, et l’aida à se relever; puis il lui montra, dans un massif d’arbres, une petite lumière lointaine qui brillait.

—C’est la maisonnette que j’habite; venez, vous y passerez la nuit en sûreté. Sous quel nom faut-il que je vous présente à ma mère?

—On m’appelle, répondit-elle en hésitant, la Pensée.

Alors le jeune homme frappa des mains en signe de joie, passa le premier pour indiquer à la Pensée le chemin de la maisonnette.

A son tour, la Pensée voulut connaître le nom de son hôte.—Je suis, lui dit-il, un homme de fantaisie connu dans la contrée sous le nom de Jacobus le Poète.

Il vivait dans une maisonnette au milieu d’un bois, seul avec sa mère, qui lui racontait des histoires de fées et des légendes d’enchanteurs. Ces contes le charmaient encore, car Jacobus avait à peine dix-huit ans; ses joues étaient rouges, ses cheveux blonds, et ses gros yeux bleus brillaient à fleur de tête. On le trouvait beau dans la contrée.

La mère de Jacobus, quand elle sut quelle voyageuse il avait recueillie, voulut elle-même mettre le couvert de la Pensée.—Nous serons bien malheureux, se dit-elle, si elle ne donne pas à mon fils l’idée de quelque bon gros livre qui nous rapportera de l’argent, et le fera bien venir du prince.—Mais la Pensée s’opposa à ce qu’on fît trop de préparatifs. Peu de chose suffit à sa nourriture; elle eut bientôt repris ses forces, et elle se trouva en mesure de faire des observations sur tout ce qui l’entourait.

La salle où ils se trouvaient ressemblait à une serre, tant elle était pleine de fleurs et d’arbustes: ceux-ci grimpaient contre les murs, celles-là s’accrochaient en arabesques au plafond; il y en avait qui entr’ouvraient à peine leurs boutons à côté de leurs voisines épanouies; d’autres dont les feuilles déjà ternies se détachaient lentement, et pour cela n’en paraissaient pas moins belles. Des livres ouverts ou fermés, marqués à certains endroits de feuilles vertes, pour indiquer les passages favoris, étaient disséminés çà et là parmi les vases. Les rayons de la bibliothèque de Jacobus étaient des branches d’arbuste ou des touffes de fleurs.

Le regard attaché sur la Pensée, le poète oubliait de prendre son repas: jamais il n’avait vu de femme aussi belle, et d’une beauté si attachante! Il aimait surtout son œil calme et profond, qui semblait n’avoir qu’à se fixer sur un objet pour lui communiquer aussitôt un charme plus doux, une chaleur plus féconde.