INTRODUCTION
PAR
ALPHONSE KARR

N ’aurez-vous donc jamais, Mesdames, aucune pitié de ces pauvres fleurs, le tribut le plus ordinaire que l’on apporte à vos pieds?—Ne songez-vous jamais qu’on les sépare de leur tige, et qu’on se hâte de vous les livrer pour que vous les voyiez mourir,—pour que vous respiriez leur dernier soupir parfumé?

Celles que je plains le plus ne sont pas celles qu’on vous donne en bouquet: celles-là reçoivent du sécateur une mort assez rapide;—mais que dirai-je de ces pauvres malheureuses qu’on vous offre en pots ou en caisses, avec un peu de terre au pied, et dont l’agonie est si longue et si douloureuse!—Avez-vous donc quelque cruel plaisir à les voir souffrir ainsi?—Les poètes dont les vers s’enroulent autour des mirlitons ou se plient en quatre dans les diablotins, à force de vous dire qu’elles sont vos rivales, vous ont-ils inspiré contre elles de mauvais sentiments?

Elles, vos rivales! elles ne font qu’ajouter à votre beauté,—elles qui, en foule, viennent mourir chaque jour dans vos cheveux et sur votre sein, ou, mort plus cruelle! oubliées sur le marbre d’une console,—ou sur le velours d’une banquette—au bal ou au théâtre!

Non, il est impossible que vous n’aimiez pas les fleurs, impossible que vous n’ayez pas quelquefois le désir de soulager celles qui jaunissent, se fanent et meurent dans vos jardinières;—mais pour cela, il faut apprendre un peu,—car l’eau qui sauvera l’une en humectant son pied sera mortelle pour l’autre et la noiera;—celle-ci aime l’air et celle-là la chaleur.—Le tussilage, l’héliotrope d’hiver, meurt de ce qui fait fleurir le camélia,—de la chaleur de vos appartements.

Ne s’attacherait-il pas quelque chose qui tiendrait de l’amitié à la plante qui fleurirait chez vous pour la seconde fois?—à celle qui vous devrait ses éclatantes couleurs et ses suaves parfums?—On aime ceux à qui on fait du bien. Les moralistes ont dit cent sottises en exigeant du dévouement de l’obligé,—c’est le bienfaiteur qui a tout le bonheur du bienfait, c’est lui qui doit et qui a la reconnaissance.—S’il l’attend, c’est un fou; s’il l’exige, c’est un usurier.

Cette fleur que j’ai soignée, cette plante qui se penchait faible et languissante, à laquelle j’ai rendu la vie et la santé,—ce n’est plus une plante ni une fleur, c’est ma fleur et ma plante à moi.