L’ombre est plus douce sous ces arbres que j’ai plantés moi-même;—cette belle glycine aux grappes bleues si odorantes qui tapisse ma maison, je songe que c’est moi qui l’ai rendue si vigoureuse et si bien portante;—c’est moi qui lui ai mis au pied cette bonne terre de bruyère qu’elle aime; c’est moi qui l’ai palissadée au midi;—ses parfums m’appartiennent mieux et j’en jouis davantage; elle a l’air si heureux, sa végétation est si luxuriante!
Voilà une douce science,—une science permise,—une science que le cœur cherche.
Ce n’est pas comme la botanique,—qui vous apprend à dessécher les fleurs et à les injurier en grec.
L’horticulture vous enseigne à les rendre plus belles et plus heureuses.
Reprenez aux hommes ce qu’on appelle encore en province le sceptre de Flore.—Ce n’est pas une femme qui aurait jeté ces pauvres fleurs dans les agitations politiques et dans les fureurs des partis!
Le lis et la violette ont été tour à tour triomphants et proscrits;—l’impériale a été guillotinée en 1815.—Ce n’est pas une femme qui ferait jouer ce rôle ridicule aux œillets rouges,—au moyen desquels certains hommes réussissent à faire croire, à dix pas, qu’ils sont décorés, et à faire voir, à trois pas, qu’ils sont des sots.
Créer des fleurs,—c’est le seul ouvrage pour lequel Dieu accepte des collaborateurs.—L’art a créé des fleurs;—quel doux orgueil s’il naissait une plante nouvelle semée par vous,—une plante qui n’existerait que dans votre jardin,—dont personne ne verrait les couleurs et ne respirerait les parfums que ceux à qui vous les donneriez, comme Dieu a donné les autres plantes à tout le monde.
Que d’autres savants découvrent une nouvelle planète qui ne nous donne rien, ni chaleur ni lumière,—mais qu’une femme découvre et crée une rose inconnue qui nous donnera un parfum nouveau.
J’ai connu deux amants qui, désunis par une triste destinée,—sont morts tous deux sans se revoir, après une longue séparation. Ils ne pouvaient s’écrire,—mais je ne sais lequel des deux eut une idée ingénieuse: sans exciter de soupçons, ils échangeaient de loin les graines des fleurs qu’ils cultivaient;—ils savaient qu’à deux cents lieues de distance,—ils prenaient les mêmes soins,—voyaient les mêmes fleurs s’épanouir dans la même saison et le même jour;—ils respiraient les mêmes odeurs.—Ç’a été un bonheur, et le seul bonheur de toute leur vie.
Alphonse KARR.